mercredi 30 mars 2016

Ébionites, nazaréens, elkasaïtes et autres chrétiens judaïsants…

Ébionites vient de l'hébreu 'ebyôn qui signifie «pauvre» et nazaréens vient de l'hébreu notzerîm qui signifie «sentinelles» au sens militaire et «ceux qui observent sous-entendu strictement les commandements».
Les Elkasaïtes désigne les disciple d'El-kasay («Force cachée») qui semble avoir été un Grec converti au judaïsme baptiste et qui a combattu aux côtés des Juifs pendant la révolte des Communautés (115–118); lui et ses disciples seront exterminés par les Romains et seules quelques communautés survivront en Syrie et à Petra. C'est dans une communauté elkasaïte que naîtra Mani et c'est probablement l'elkasaïsme de Petra qui deviendra en Arabie l'Islam. Ces trois groupes sont des chrétiens judaïsants dont la caractéristique commune est de ne pas reconnaître la naissance divine de Jésus ni sa divinité. El-Qasay étant trop difficile à circonscrire, nous ne nous en occuperons pas ici; mais il semble avoir reçu une révélation directe, mais son ouvrage est aujourd'hui perdu: il y décrit Jésus sous la forme d'un homme immense et l'Esprit-Saint sous la forme d'une femme immense; ces descriptions s'apparentent fortement aux spéculations sur Metatron et sur la mesure du corps de Dieu dans la littérature des Palais (littérature mystique juive IIe–Xe siècle).

Dans sa Réfutation de toutes les hérésies [Philosophumena ou Elenchos], Hippolyte de Rome consacre une brève notice aux Ébionites, dont il dit qu’ils
reconnaissent que le monde est l’œuvre de Dieu; mais, au sujet du Christ, ils débitent les mêmes fables que Cérinthe et Carpocras [ils affirment donc que Jésus est fils de Joseph et de Marie, et qu’il n’y a eu aucun miracle dans sa naissance et dans sa conception]. Ils vivent à la manière des Juifs, prétendant être justifié par la Loi [à rapprocher de l’Épître de Jacques]. D’après eux, c’est en pratiquant les œuvres de la Loi que Jésus est devenu juste; c’est pour cela qu’il a mérité le nom de christ de Dieu, personne n’ayant accompli la Loi; car si quelque autre avait observé les prescriptions de la Loi, il aurait été le Christ. D’ailleurs, en suivant l’exemple de Jésus, ils peuvent devenir eux-mêmes des Christ, car Jésus, disent-ils, est un homme pareil aux autres. 
Dans ce même ouvrage, Hippolyte attaque indifféremment les gnostiques, les païens et ... les chrétiens qui judaïsent trop à son goût, par exemple ceux qui fêtent la Pâque d'après le Judaïsme. Les chrétiens qui judaïsent semblent avoir été un problème récurent pour les pères de l'Église qui les attaquaient encore au début du Ve siècle, en critiquant ces chrétiens qui fêtaient Yom Kippour avec les Juifs et jeûnaient ce jour-là, etc.
Hippolyte parle encore de chrétiens judaïsants pour qui Melkitzedeq [peut-être une erreur pour Hénoch] était plus important que Jésus, sans qu'il ne nous en apprenne beaucoup sur eux. 
Les attaques contre les chrétiens qui judaïsent sont anciennes, puisque Paul dans ses épîtres dit:
Je veux cependant que vous sachiez que Christ est le chef de tout homme, que l’homme est le chef de la femme, et que Dieu est le chef de Christ. Tout homme qui prie ou qui prophétise, la tête couverte, déshonore son chef. Toute femme, au contraire, qui prie ou qui prophétise, la tête non voilée, déshonore son chef: c’est comme si elle était rasée. Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile. L’homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l’homme. [Ière Épître aux Corinthiens 11, 3–7.]
Par tête couverte, il est vraisemblable que Paul vise les chrétiens qui prient couverts d'un talith gadol (châle de prière) et probablement de tefilin, voire aussi d'une kippa. Il s'agit bien d'un passage composé en vue de déjudaïser les chrétiens...

Tous ces groupes de chrétiens judaïsants sont très mal connus, leurs textes ne nous sont pas parvenus, seulement des extraits ou des réfutations. Si les marcionnites n'admettaient que l'Évangile de Luc sous une forme particulière, les chrétiens judaïsants n'acceptaient qu'un Évangile de Matthieu différent de l'Évangile de Matthieu actuel. Cet évangile dérivé de Matthieu est connu sous trois appellations, mais on ignore s'il s'agit de trois textes différents ou de trois noms d'un même texte. C'est ainsi que les uns parlent d'un Évangile des Nazaréens, d'autres d'un Évangile des Ébionites, et d'autres encore d'un Évangile aux Hébreux.

Leur rejet de la divinité de Jésus implique qu'ils devaient rejeter les chapitres I et II de Matthieu. Et, en effet, leur évangile commençait, d'après Épiphane, comme suit:
Il arriva, au temps d'Hérode, roi de Judée, sous le sacerdoce de Caïphe que survint un homme du nom de Jean, il baptisait d'un baptême de conversion dans le fleuve du Jourdain; on disait qu'il était de la race du prêtre Aaron, et fils de Zacharie et d'Élisabeth. Et tous venaient à lui. [Panarion 30, 13, 6.]
Épiphane dit que leur évangile est très mutilé, il peut néanmoins mal citer le texte en vue de les ridiculiser; en effet, le début de cet évangile correspond au début du verset 2, 1 de Matthieu qui dit:
Jésus étant né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode.
Le roi Hérode est mort en –4 et Caïphe fut grand-prêtre de 18 à 34, on est en plein anachronisme.
Les différentes citations qu'Épiphane donne de cet évangile sont assez incohérentes entre elles, ainsi la première mention de Jésus dans cet évangile serait peut-être la suivante:
Il y eut un homme du nom de Jésus, il avait environ 30 ans [provient de Luc 3, 23] qui nous choisit. Il vint à Capharnaüm, entra dans la maison de Simon surnommé Pierre, ouvrit la bouche et dit: «En passant le long du lac de Tibériade, j'ai choisi Jean et Jacques fils de Zébédée, Simon, André ... Thaddée, Simon le Zélote, Judas Iscariote; et toi Matthieu, je t'ai appelé alors que tu étais assis au bureau des taxes et tu m'as suivi. Je veux ainsi que vous soyez douze apôtres pour témoigner auprès d'Israël. [Panarion 30, 13, 2–3.]
Notons le ton personnel et direct de Jésus envers Matthieu, alors que l'Évangile de Matthieu a plutôt tendance à séparer le Matthieu apôtre du Matthieu auteur de l'évangile.
Peut-être que cet évangile est un évangile plus primitif que celui du Matthieu actuel. En effet, Marcion en 138 parvint à prendre une copie d'un ensemble de textes après qu'il eut offert 15 kg d'or à l'Église de Rome. Cet ensemble de texte comportait quatre évangiles et neuf lettres de Paul. De ce que l'on peut déduire des thèses de Marcion, les évangiles ne comportaient rien sur les origines et la naissance de Jésus, ce qui lui fit croire que Jésus était apparu spontanément vers 30, à l'époque de Tibère. Or Marcion affirme aussi que les évangiles qui furent produits dans les années 145, ont modifié des passages, ainsi il disait qu'au lieu de
Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. [Matthieu 5, 17.] 
Il lisait:
Je ne suis pas venu pour accomplir la loi, mais pour l'abolir.
Or d'après Épiphane, l'Évangile des Ébionites avait:
Je suis venu abolir les sacrifices et si vous ne vous détournez pas du sacrifice, la colère ne se détournera pas de vous.
Ce n'est pas exactement ce que dit Marcion, mais cela s'en rapproche fortement.

Ceci confirme encore une fois le caractère tardif des évangiles, et que le texte que Marcion eut entre les mains et qui était le seul texte disponible à Rome en 138, ne comportait rien sur les origines de Jésus. Il n'est d'ailleurs pas compliqué de constater que les parties préliminaires de Matthieu et de Luc dépendent du Proto-évangile de Jacques que l'on date habituellement de 140. Il est enfin probable que ce Matthieu intermédiaire était plus judaïsant que le Matthieu qui nous est parvenu, raison pour laquelle il fut adopté par les chrétiens judaïsants et rejeté par Marcion; alors que le Luc intermédiaire était plus paganisant que le Luc qui nous est parvenu, raison pour laquelle il était rejeté par les chrétiens judaïsants, alors qu'il servit de base à l'Evangelion de Marcion. La version révisée à laquelle travaillèrent les rédacteurs des évangiles aura probablement été de supprimer les positions trop judaïsantes de Matthieu et trop paganisantes de Luc, une sorte de lissage finale. Il est donc aussi très probable qu'au sein du christianisme primitif (enfin des années 140), le mouvement chrétien était écartelé entre une tendance de rejet du judaïsme et une tendance ultra judaïsante, et que les textes définitifs (ceux qui nous sont parvenus) ne furent que des tentatives de compromis afin de tenter de contenter tout le monde. Notons encore l'Évangile de Jean qui fera la part belle aux thèses philosophiques des judaïsants d'Alexandrie.

D'autres différences existaient encore dans cet évangile des ébionites, comme le repas pascal que Jésus et ses disciples mangeaient et qui fut composé de viande et de vin et non de pain et de vin. Il semble par contre que ce soit après sa mort que Jésus donne le pain. Notons encore l'expression très curieuse que dit Jésus à Jacques en lui donnant le pain:
Mon frère mange ton pain, puisque le fils de l'homme est ressuscité de ceux qui dorment.
Ce qui peut s'entendre d'une expérience spirituelle, plus que d'une mort réelle. D'autres exemples modifient aussi les évangiles, Jean demande à Jésus d'être baptisé du saint-esprit après avoir baptisé Jésus d'eau, et Jésus refuse.

Ébionites et nazaréens se basaient sur une tradition chrétienne authentique mais plus primitive que celle qui fut finalement adoptée; ils suivaient la foi de Jésus plutôt que la foi en Jésus.

Quant à l'explication des évolutions de la personne de Jésus, elle n'est pas aussi complexe qu'on le croit. Le mouvement de Jésus est avant tout un mouvement Juif, et tant qu'il fut majoritairement juif, il est demeuré juif. Or, en 118, pour punir les Juifs de la révolte des Communautés, les Romains ont déporté l'ensemble des communautés juives en Judée: les synagogues d'Alexandrie, d'Égypte, de Cyrénaïque, d'Antioche, de Chypre et probablement de Rome devinrent peuplées de païens convertis à des degrés divers au judaïsme et de métis judéo-grecs. Rappelons que dans les communautés juives de l'Empire romain, la transmission de la judéité se faisait par le père et non par la mère, autrement dit tous ces métis étaient juifs pour le judaïsme hellénistique et non-juifs pour le judaïsme rabbinique, c'est probablement de cette divergence qu'est issu le christianisme. Les règles de conversion étaient aussi plus souples dans le judaïsme alexandrin, il est donc très probable que de nombreuses conversions, si ce n'est toutes, furent invalidées par les rabbins de Yavneh.




2 commentaires:

  1. << D’après eux, c’est en pratiquant les œuvres de la Loi que Jésus est devenu juste; c’est pour cela qu’il a mérité le nom de christ de Dieu, personne n’ayant accompli la Loi; car si quelque autre avait observé les prescriptions de la Loi, il aurait été le Christ. D’ailleurs, en suivant l’exemple de Jésus, ils peuvent devenir eux-mêmes des Christ, car Jésus, disent-ils, est un homme pareil aux autres>>. Faux car selon la torah: Exode 21:23.25 Mais s'il y a un accident, tu donneras vie pour vie, oeil pour oeil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure.…Jésus dit: (Lévitique 24:20) fracture pour fracture, oeil pour oeil, dent pour dent; il lui sera fait la même blessure qu'il a faite à son prochain.
    (Deutéronome 19:21) Tu ne jetteras aucun regard de pitié: oeil pour oeil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. Selon Jésus: (Matthieu 5:38-39) Vous avez appris qu'il a été dit: oeil pour oeil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre.…1Jésus se rendit à la montagne des oliviers. 2Mais, dès le matin, il alla de nouveau dans le temple, et tout le peuple vint à lui. S'étant assis, il les enseignait. 3Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère; et, la plaçant au milieu du peuple, 4ils dirent à Jésus: Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère. 5Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes: toi donc, que dis-tu? 6Ils disaient cela pour l'éprouver, afin de pouvoir l'accuser. Mais Jésus, s'étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre. 7Comme ils continuaient à l'interroger, il se releva et leur dit: Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. 8Et s'étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre. 9Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu'aux derniers; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu. 10Alors s'étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit: Femme, où sont ceux qui t'accusaient? Personne ne t'a-t-il condamnée? 11Elle répondit: Non, Seigneur. Et Jésus lui dit: Je ne te condamne pas non plus: va, et ne pèche plus.

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  2. Comme si l'observance de la Torah se limitait à la loi du talion...

    Je te fais aussi remarquer que les passages qui disent de ne pas résister au méchant sont des allusions à la soumission à Rome: IL PEUT DONC S'AGIR DE PASSAGES FALSIFIÉS COMPOSÉ PAR LES CHRÉTIENS EN VUE D'OBTENIR LA BIENVEILLANCE DE ROME...

    Quant à la péricope de la femme adultère, elle n'est présente dans aucun manuscrits antérieurs à 400 (plus de 5 manuscrits), et elle n'est présente que dans le codex bezæ pour les manuscrits antérieurs à 700 (1 sur 30 manuscrits); cette péricope apparaît dans de les manuscrits du Moyen-Âge, parfois dans l'évangile de Luc, parfois dans l'évangile de Jean. La majorité des manuscrits antérieurs à 1500 et les premiers textes imprimés de la Bible ne la possèdent pas...
    Son authenticité est discutable et Saint Jérôme en ignorait l'existence...

    Jésus ne fut pas un pacifiste, mais les textes furent trahis pour qu'on le croie...

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