vendredi 19 février 2016

Le roi Alexandre Jannée et les parties autobiographiques des Hôdayôth

Alexandre Jannée et les manuscrits de la Mer Morte

Alexandre Jannée naquit vers –125, il est l’un des fils de Jean Hyrcan (1); à la mort de son frère Aristobule Ier (2) qui l’avait fait emprisonner, sa veuve Salomé Alexandra (3) le fera libérer. Aristobule Ier n’ayant pas eu d’enfants, il l’épouse, probablement pour se conformer aux lois du lévirat, ce qui expliquerait que l’un de ses fils s’appellera Aristobule (4). La vie d’Alexandre Jannée en tant que roi et que grand-prêtre est une longue suite de batailles, il mourra d’ailleurs vers –76 lors d’une expédition, puisque Flavius Josèphe dit:
Pendant trois années, bien que souffrant de la fièvre quarte, il ne renonça pas à ses expéditions, jusqu’au jour où, épuisé par les fatigues, il mourut, dans le territoire de Gérasa, en assiégeant la place forte de Ragaba, au-delà du Jourdain. [Antiquités, livre XIII, chapitre XV, §5.]
En politique intérieure il eut à affronter une révolte de grande ampleur menée par les pharisiens qui contestaient sa grande-prêtrise et vraisemblablement son autorité; ceux-ci s’allièrent même à Démétrios III (5), roi de Damas, afin de le renverser. Ils furent battus et Alexandre Jannée ordonna la crucifixion de 800 d’entre eux ; ceux qui survécurent, prirent la fuite et se réfugièrent à Damas, ils y restèrent cachés tout le temps de son règne. Tous ces événements sont détaillés par Flavius Josèphe, au livre XIII de ses Antiquités Juives.
La crucifixion des 800 pharisiens est connue par le Pesher Nahum et était pleinement approuvée par l’auteur de ce texte: les pharisiens sont pour lui les «chercheurs des choses flatteuses» et méritent leur sort (6). Cette absence de condamnation dans un manuscrit de Qumran a surpris et les explications pour situer ces événements à une autre époque ont été rejetées (7).
Le fragment 4q448 n’avait d’abord pas attiré l’attention des chercheurs, mais lorsque Ada Yardeni remarqua qu’il s’agissait d’une prière en faveur du roi Jonathan, c’est-à-dire Alexandre Jannée, ce fragment devint très rapidement source de controverse. On se demandait ce qu’une telle prière venait faire dans les manuscrits de la Mer Morte. Cette prière dit ceci:
Lève-toi, ô Saint, en faveur du roi Jonathan [Alexandre Jannée] et de l’ensemble de ton peuple, Israël, qui est (dispersé) par les quatre vents du ciel. Puissent-ils avoir tous la paix et celle-ci être sur votre royaume et que votre nom soit béni. [4Q448, colonne B, lignes 1–9.]
L’auteur de cette prière est un fervent admirateur d’Alexandre Jannée. 

Les Hôdayôth

Les Hôdayôth furent découverts parmi les manuscrits de la grotte 1 à Qumran; il s’agit d’hymnes qui semblent avoir plusieurs auteurs. Le premier exemplaire découvert est 1QHôdayôth, les autres exemplaires sont numérotés 1Q35, 4Q427, 4Q428, 4Q429, 4Q430, 4Q431, 4Q432 et 4Q440. Il ne s’agit pas d’exemplaires complets: le mieux conservé est 1QHôdayôth et il manque une partie non négligeable du texte, sans qu’elle ne puisse être exactement quantifiée; les autres exemplaires sont fragmentaires, voire très fragmentaires; néanmoins, certains peuvent aider à reconstituer d’éventuels passages endommagés du premier qui reste notre source principale. 
La division du texte en hymnes particuliers est l’objet de débats: ils ne comportent pas de titres ni de divisions effectives. On trouvera des hymnes laudatifs, d’autres eschatologiques, pénitentiels ou autobiographiques. Ce sont ces derniers qui ont permis de dresser le premier portrait-robot du Maître de Justice, puisqu’on a supposé que les parties autobiographiques avaient forcément été composées par ce dernier:
Au sein de son groupe, des traîtres se sont révoltés contre lui, son père même l’a rejeté, il a fait de la prison. 
Différents textes retrouvés à Qumran suggèrent qu’il a été exécuté. Fatalement, avec une fin aussi terrible, on s’est dit, un peu rapidement, que son exécution n’avait été que l’aboutissement de ses longues tribulations décrites dans les Hôdayôth. 

Comparaison des parties autobiographiques des Hôdayôth avec les narrations de Flavius Josèphe relatives à la vie d’Alexandre Jannée

Nous ne pensons pas que les parties autobiographiques des Hôdayôth doivent être attribuées au Maître de Justice comme on l’a pensé; mais qu’elles sont des compositions personnelles du roi Alexandre Jannée. Les narrations  présentent d’innombrables similitudes avec la vie de ce roi telle qu’elle fut racontée par Flavius Josèphe dans sa Guerre des Juifs ou dans ses Antiquités Juives. Nous allons donc citer des passages de l’œuvre de Flavius Josèphe et les comparer à ceux des Hôdayôth. Comme on pourra le constater, les convergences sont réellement frappantes et ne peuvent être dues au hasard.
Nous apprenons par Flavius Josèphe, les choses suivantes sur ce roi:
Jannée, dès sa naissance, était devenu un objet de haine pour son père, lequel jusqu’à sa mort refusa de le voir. La cause de cette haine était, dit-on la suivante: Hyrcan qui, de ses enfants, aimait surtout les deux aînés, Antigone et Aristobule, demanda à Dieu qui lui était apparu en songe lequel de ses enfants serait son successeur. Dieu lui ayant tracé les lettres du nom de Jannée, Hyrcan, affligé à l’idée qu’il serait l’héritier de tous ses biens, le fit élever en Galilée. Dieu ne l’avait cependant pas trompé. Jannée ayant pris le pouvoir après la mort d’Aristobule, fit périr l’un de ses frères qui aspirait à la royauté, et traita avec honneur l’autre, qui préférait vivre sans se mêler aux affaires [Antiquités, livre XIII, chapitre XII, §1.]
Et dans les Hodayôth, nous lisons :
Car mon père ne m’a pas connu, ma mère m’a abandonné à toi. [Colonne XVII (IX) lignes 35]
Et ailleurs, nous lisons :
Je te loue, Seigneur que tu ne m’as pas abandonné dans mon séjour parmi un peuple étranger... [Rappelons que la Galilée avait à peine été conquise par Hyrcan et n’en était qu’au début de sa judaïsation. Colonne XIII (V), lignes 5]
Et ailleurs, nous lisons encore :
Car ils me chassent de mon pays comme l’oiseau de son nid. Tous mes compagnons et mes connaissances ont été éloignés de moi. Ils m’ont considéré comme un vase de rebut... [Notons que d’autres significations de ce passage sont possibles, voir ci-dessous. Colonne XII (IV), lignes 8–9.]
L’homme qui composa ces parties des psaumes a été rejeté de son père et éloigné de sa terre natale comme le fut Alexandre Jannée.
Nous apprenons par Flavius Josèphe, les choses suivantes sur ce roi:
Après la mort de leur père [Jean Hyrcan], l’aîné, Aristobule jugea à propos de transformer de sa propre autorité le pouvoir en royauté, et le premier ceignit le diadème quatre cent quatre-vingt-un ans et trois mois après le retour du peuple, délivré de la captivité de Babylone. De ses frères, il n’aimait que son puîné Antigone, qu’il jugea digne de partager ses honneurs ; quant aux autres [Il y en avait trois d’après Flavius Josèphe, dont Alexandre Jannée], il les jeta dans les fers. Il mit aussi en prison sa mère [il est possible, même si Flavius Josèphe ne le précise pas qu’Hyrcan ait eu deux, voire trois femmes, la femme emprisonnée serait alors la mère de Jannée, les deux aînés étant les fruits d’un premier lit], qui lui disputait le pouvoir, car Hyrcan l’avait laissée maîtresse de tout ; et il poussa la cruauté jusqu’à la laisser mourir de faim dans des chaînes. [Antiquités, livre XIII, chapitre XI, §1.]
Et dans les Hodayôth, nous lisons :
Car j’ai été lié avec des cordes sans qu’il y ait possibilité de s’arracher ; avec des entraves, sans qu’elles puissent être brisées. Le mur [d’une ville fortifiée]... des barres de fer et les portes [d’airain], Ma prison est comptée avec l’abîme sans qu’il y ait... Des torrents de méchanceté entourent mon âme pour... [Colonne XIII (V), lignes 36–39]
Et dans la même colonne, nous lisons encore :
Tu as sauvé la vie du malheureux dans le séjour des lions qui aiguisent leur langue comme un glaive. Et Toi, mon Dieu, Tu m’as délivré de leurs dents de peur qu’ils ne déchirent l’âme du malheureux et du pauvre. Leur langue a été rentrée comme le glaive dans le fourreau, sans que l’âme de Ton serviteur ait été abandonnée [En langage clair, il n’a survécu que de justesse.] [Colonne XIII (V), lignes 13–15.]
L’homme qui raconte cela a été en prison comme Alexandre Jannée.
Alexandre Jannée souffrit plusieurs révoltes, qu’il réprima certes sévèrement, ainsi que Flavius Josèphe le rapporte :
Cependant Alexandre vit ses compatriotes se révolter contre lui ; le peuple se souleva pendant la fête (des Tabernacles); comme le roi était devant l’autel, sur le point de sacrifier, il fut assailli de citrons: c’est, en effet, la coutume chez les Juifs que le jour de la fête des Tabernacles chacun porte un thyrse composé de rameaux de palmiers et de citrons; c’est ce que nous avons déjà exposé ailleurs. Ils l’injurièrent, lui reprochant d’être issu de captifs, et indigne de l’honneur d’offrir les sacrifices. [Antiquités, livre XIII, chapitre XIII, §5.] 
Et dans les Hodayôth, nous lisons :
Et tous ceux qui mangent mon pain ont levé le talon contre moi, ils se sont moqués de moi avec des lèvres d’iniquité, tous les membres de ma communauté [les Juifs] et les hommes de mon alliance se sont révoltés et ont murmuré. [Colonne XIII (V), lignes 23–25.]
Ailleurs dans les Hôdayôth, nous lisons encore :
[...] les forts pour amollir mon cœur et ma vigoureuse endurance en face des coups. Mais tu donnes la réponse de la langue pour mes lèvres incirconcises et tu mes soutiens en me fortifiant les reins et en me donnant une vigoureuse endurance. Tu affermis mes pas dans le domaine de la méchanceté. Et je suis un piège pour les transgresseurs [ceux qui se révoltent], mais un remède pour tous ceux qui se convertissent du péché [ceux qui se soumettent], prudence pour les simples et appui ferme pour ceux dont le cœur est anxieux. Tu m’as placé comme un objet de mépris et de dérision pour les traîtres et un fondement de vérité et de connaissance pour tous ceux qui marchent droit. Je suis devenu cause de l’iniquité des méchants, une source de calomnies sur les lèvres des violents. Les moqueurs grincent des dents. Je suis devenu un objet de chansons pour tous les transgresseurs. Contre moi, l’assemblée des méchants s’agite. Et ils grondent comme les flots des mers quand leurs vagues sont agitées. Tu m’as placé comme un étendard pour les élus de la Justice et un interprète de la science dans les secrets merveilleux, pour éprouver les hommes de vérité et pour mettre à l’épreuve ceux qui aiment l’instruction. Mais je suis un homme de querelle pour les interprètes d’erreurs, un homme de paix pour tous les voyants de vérité. Je suis un esprit de jalousie pour tous ceux qui recherchent les séductions. Et tous les hommes de tromperies ont grondé contre moi comme le bruit du mugissement des grandes eaux. De desseins mauvais sont toutes leurs pensées. Ils ont complètement changé la doctrine de l’homme [la loi de Moïse dans son sens sadducéen ?] que tu as établie dans ma bouche et que tu m’as enseignée, l’intelligence que tu as placée dans mon cœur pour ouvrir la source à tous les intelligents. Et ils ont échangé pour des lèvres incirconcises et une langue étrangère [allusion probable à leur trahison en faveur de Démétrius III] destinée à un peuple sans intelligence pour qu’ils se perdent dans leurs erreurs. [Colonne X (II), lignes 6–19.]
Ailleurs dans les Hôdayôth, nous lisons encore :
Je te loue, Seigneur, car tu as éclairé ma face pour ton alliance et je t’ai recherché et comme une véritable aurore, à l’aube, tu t’es manifesté à moi. Et eux, ton peuple, les débiteurs de mensonge, par leurs paroles les ont trompés. [Les pharisiens ont raconté des calomnies sur Jannée]. Les interprètes de tromperie les ont égarés et ils courent à leur perte [la répression de Jannée fut terrible, il en fit exécuter des milliers], sans intelligence Car [...] dans la folie de leurs œuvres. Car ils sont devenus méprisables pour eux-mêmes. Ils ne m’estiment pas quand tu te montres puissant en moi. [Dieu a fait d’Alexandre Jannée le souverain légitime de la Judée.] Car ils me chassent de mon pays comme l’oiseau de son nid. [Ils l’empêchent de remplir son office de grand-prêtre.] Tous mes compagnons et mes connaissances ont été éloignés de moi. Ils m’ont considéré comme un vase de rebut [les pharisiens ont dit qu’il est le descendant de captives]. Et eux, interprètes de mensonges et voyants de tromperie, ont formé contre moi des pensées méchantes, en changeant ta Loi [celle des sadducéens] que tu as gravée dans mon cœur, contre des paroles de séduction [la tradition orale des pharisiens] pour ton peuple. Ils ont retenu la boisson de la science aux assoiffés, et dans leur soif leur ont fait boire du vinaigre afin de contempler leur égarement pour qu’ils agissent en insensés dans leurs fêtes [les pharisiens ont poussé le peuple pendant une fête de bénédiction pour ce même peuple], afin d’être pris dans leurs filets. [Colonne XII (IV), lignes 5–12.]
Et aussi ceci:
Et moi je suis devenu comme sillonné de fleuves dévastateurs, car ils ont jeté sur moi leur boue. [Colonne XVI (VIII), lignes 14–15.]
Et dans les Hôdayôth, nous lisons:
Tu as établi sur le rocher ma maison et des bases éternelles pour ma communauté. Tous mes murs sont devenus une muraille éprouvée qui ne sera pas ébranlée. Mais Toi, mon Dieu, tu l’as placée pour être un conseil de sainteté pour ceux qui sont abattus et m’as fortifié dans ton Alliance. Ma langue est comme celle de Tes disciples : pas de bouche pour l’esprit de destruction, pas de réponse de la langue pour tous les fils d’iniquité. Car elles sont muettes les lèvres du mensonge. Car tous mes agresseurs tu les condamneras pour le jugement en distinguant par moi entre le juste et le méchant. [Les impies seront condamnés dans ce monde et dans l’autre, après avoir été punis dans celui-ci, cela continuera dans l’autre monde.] [Colonne XV (VII), lignes 8–12.]
Le début du passage contient une réminiscence des protections qu’Alexandre Jannée dut prendre suite à la contestation qu’il subit et après avoir massacré de nombreux insurgés:
il entoura l’autel et le sanctuaire jusqu’au chaperon d’une barrière de bois que les prêtres seuls avaient le droit de franchir, et il empêcha ainsi l’accès du peuple jusqu’à lui. [Antiquités, livre XIII, chapitre XIII, §5.]
Dans le passage suivant, l’auteur justifie l’extermination des impies comme un signe de Dieu, ce qui peut se comprendre comme une justification de son action:
Mais tu as créé les impies pour le moment de ta colère et, dès le sein, tu les as mis à part pour le jour du massacre. Car ils ont marché dans la voie qui n’est pas bonne et ils ont méprisé ton Alliance et leur âme a eu en abomination tes décrets. Et ils ne se sont pas complu en tout ce que tu as ordonné, et ils ont choisi ce que tu as haï. Tous ceux qui méprisent ta Loi, tu les as établis pour exécuter contre eux des jugements grandioses aux yeux de toutes tes créatures et pour qu’ils soient un signe et un prodige pour les temps éternels, pour que tous connaissent ta gloire et ta grande puissance. [Colonne VII (XV), lignes 17–21.]
Flavius Josèphe dit:
Il pria alors ses compatriotes de mettre un terme à leur malveillance à son égard; mais leur haine, au contraire, n’avait fait que croître à la suite de tout ce qui s’était passé; comme il leur demandait ce qu’ils voulaient, ils répondirent d’une seule voix: «Ta mort» et envoyèrent des députés à Démétrius l’Intempestif pour solliciter son alliance. [Antiquités, livre XIII, chapitre XIII, §5.]
Et dans les Hodayôth, nous lisons:
Je te loue, Seigneur, car tu m’as placé dans l’écrin de vie ; tu m’as protégé de tous les pièges de la fosse, car des violents ont recherché ma vie lorsque je m’appuyais sur ton alliance. Mais, eux sont une assemblée de vanité, une congrégation méchante. Ils ne savent pas que de Toi, je tiens ma position [que je suis roi de Judée & grand-prêtre du Temple], et que, dans Ton amour, Tu veux sauver ma vie. Car c’est de Ta part qu’ils se sont attaqués à ma vie, pour que Tu montres Ta gloire par le jugement des impies, et que Tu exerces Ta puissance en moi devant les fils d’homme [la crucifixion des pharisiens]. C’est par Ton amour que je me maintiens. [Colonne X (II), lignes 20–25.]
Flavius Josèphe raconte encore qu’il est arrivé à Alexandre Jannée, les choses suivantes:
Mais ayant engagé le combat contre Obédas, roi des Arabes, il tomba dans une embuscade, en un lieu escarpé et d’accès difficile ; précipité par un encombrement de chameaux dans un ravin profond, près de Garada, bourg de la Gaulanitide, il s’en tira à grand’peine, et s’enfuit de là à Jérusalem. [Antiquités, livre XIII, chapitre XIII, §5.]
Et dans les Hodayôth, nous lisons:
Ils m’ont atteint dans d’étroits défilés, sans qu’il y ait de refuge. Et il n’y avait pas, quand ils me poursuivaient, de lieux de repos. [Colonne XIII (V), ligne 29.]
Flavius Josèphe décrit la fin de la vie du roi Alexandre Jannée de la manière suivante:
Enfin il revint en Judée, après une campagne de trois ans. Le peuple l’accueillit avec joie à cause de ses victoires; mais la fin de ses guerres fut le commencement de sa maladie. Tourmenté par la fièvre quarte, on crut qu’il vaincrait le mal en reprenant le soin des affaires. C’est ainsi que, se livrant à d’inopportunes chevauchées, contraignant son corps à des efforts qui dépassaient ses forces, il hâta son dernier jour. Il mourut dans l’agitation et le tumulte des camps, après un règne de vingt-sept ans. [Guerre, livre I, chapitre IV, §8.]
Dans le passage parallèle que proposent les Antiquités, nous lisons:
Après tous ses succès, le roi Alexandre tomba malade des suites d’une ivresse. Pendant trois années, bien que souffrant de la fièvre quarte, il ne renonça pas à ses expéditions, jusqu’au jour où, épuisé par les fatigues, il mourut, dans le territoire de Gérasa, en assiégeant la place forte de Ragaba, au-delà du Jourdain. [Antiquités, livre XIII, chapitre XV, §5.]
Et dans les Hôdayôth, nous lisons:
Mon séjour est avec les malades et mon cœur est frappé par la maladie; je suis comme un homme abandonné dans le chagrin, je n’ai plus de force en moi; car mon châtiment a germé en amertume et dans une douleur incurable sans que je garde de force... Le tumulte est sur moi comme ceux qui descendent au shéol, et aux morts, mon esprit se cache, car ma vie a atteint la fosse. Mon âme a défailli nuit et jour sans repos et il germe comme un feu brûlant retenu dans mes os [fièvre quarte?]. Sa flamme dévorait sans cesse afin d’anéantir ma force pour toujours et d’exterminer la chair pour longtemps. Les flots ont volé contre moi. Et mon âme en moi était défaillante jusqu’à la destruction ; car la force de mon corps a disparu et mon cœur a coulé comme de l’eau [Flavius Josèphe dit: C’est ainsi que, se livrant à d’inopportunes chevauchées, contraignant son corps à des efforts qui dépassaient ses forces, il hâta son dernier jour.] Ma chair s’est fondue comme la cire. La force est devenue de l’effroi. Mon bras s’est brisé du coude sans que je puisse agiter la main. Mes pieds sont pris dans le cep et mes genoux ont coulé comme l’eau sans que je puisse avancer d’un pas [il n'a plus de forces.] [Colonne XVI (VIII), l. 26–34]
Notons tout de suite les deux parallèles : Jannée et l’auteur souffrent tous deux de fièvres, et les deux textes parlent clairement d'un affaiblissement généralisé qui mène à la mort. Les parties sur l'ivresse sont probablement une exagération de Flavius Josèphe en vue de diminuer ce roi.

La probabilité que ce soient deux hommes différents qui auraient été rejetés par leurs pères, exilés, emprisonnés, que leurs hommes (ses disciples pour le Maître de Justice et ses sujets pour le roi Alexandre Jannée) se soient révoltés contre eux et qu’ils furent insultés par eux, qu’ensuite, ils les frappèrent pour prix de leur révolte, qu’ils soient tombés dans un précipice, et qu’ils soient morts d’une longue maladie EST IMPOSSIBLE. L’attribution de la rédaction de la partie autobiographique des Hôdayôth par Alexandre Jannée doit donc être considérée comme certaine.

Nous sommes attirés par ces hymnes, parce que leur auteur nous semble correspondre à la vision du juste souffrant, sorte de pré-Jésus-Christ; mais ce n’était pas la réalité, l’un des auteurs est un roi hasmonéen, le plus redouté de sa dynastie et un conquérant infatigable. Il y raconte les souffrances qu’il eut face à la révolte de ses sujets tout autant qu’aux moqueries dont il était l’objet, il y raconte qu’il dut les mettre au pas, les chercheurs n’avaient évidemment pas pensé que cela voulait dire les faire crucifier.

Alexandre Jannée

La présence d’au moins neuf exemplaires des Hôdayôth parmi les manuscrits de la Mer Morte témoigne de la popularité de l’œuvre. Les parties approbatrices de la politique anti-pharisienne d’Alexandre Jannée déjà relevée dans le Pesher Nahum, autant que la prière rédigée en sa faveur (4Q448) va impliquer une réévaluation des rapports de ce roi et des auteurs des manuscrits; mais même tout simplement de sa personnalité réelle. Rappelons que Flavius Josèphe le décrit comme cruel et jaloux, puisqu’il assassine un de ses frères et qu’outre la crucifixion de ses ennemis, il fait égorger leurs femmes et leurs enfants devant eux; il est débauché, puisqu’il s’entoure de concubines; et enfin, c’est un ivrogne qui va mourir de ses excès de boissons. Ce portrait au vitriol est peut-être une simple manière d’amoindrir ce roi qui fit de la Judée un État puissant et redouté, et dont le souvenir devait rester vivace auprès de la population juive qui entra en révolte contre la domination romaine en 66.
La description de Jannée comme un niais par les rabbins serait issue d’un compromis avec les autorités romaines qui ne voulaient plus avoir de révoltes, c’est ainsi que Jannée et Bar Kokheba seront décrits négativement par le Talmud et que les conceptions messianiques s’y feront très discrètes.
Les raisons de la révolte contre Jannée sont mal connues, officiellement il s’agirait de calomnies comme quoi il serait le descendant d’une captive. Nous venons de montrer les liens des manuscrits de la Mer Morte avec ce dernier; or, si on regarde des textes comme le Rouleau du Temple ou 4Q251, il semble clair que ceux-ci, s’ils sont appliqués, ont d’innombrables implications fiscales (fêtes supplémentaires, prélèvements sur le bois, les légumes, le vin et le pain, etc.) À toutes les époques, un alourdissement de la fiscalité peut se traduire par des révoltes. Quand la Judée devint indépendante en –152, elle est limitée à Jérusalem. Pendant, 30 ans les hasmonéens durent se limiter à résister et, à partir de –120, Jean Hyrcan commencera une politique expansionniste couronnée de succès, celle-ci sera poursuivie par ses fils Aristobule et Antigone, et ensuite par Jannée. L’État judéen à la mort de Jannée s’étend sur tout le territoire israélien d’aujourd’hui, y compris la Cisjordanie, mais aussi sur l’Iturée (Damas est visible des frontières judéennes) et 1/4 de la Jordanie est judéenne. Une telle extension territoriale a dû poser d’innombrables soucis financiers: les États quand ils ont besoin d’argent n’ont que les impôts. L’explosion des prélèvements fiscaux aurait alors provoqué du mécontentement à l’époque d’Hyrcan et une révolte ouverte à l’époque de Jannée. Les pharisiens seraient simplement ceux qui veulent une baisse de ces charges et une stabilisation de l’État judéen, plutôt qu’une extension sans fin, d’ailleurs implicite à la Règle de Guerre.

Le Maître de Justice

Les Hôdayôth ne sont pas qu’autobiographiques, de nombreuses parties sont spirituelles, à moins de voir en Alexandre Jannée le Maître de Justice, il faudrait plutôt soupçonner une œuvre de collaboration entre Jannée et ce dernier, ce qui impliquerait qu’ils étaient contemporains et très probablement intimes. De l’œuvre de Flavius Josèphe, un seul nom émerge: Diogène (probablement Asyah עשיה ou Asya’èl עשיאל en hébreu), considéré comme le responsable du massacre des pharisiens et qui sera pour ce motif égorgé par ceux-ci au début du règne de Salomé Alexandra, vers –75. Diogène est présenté dans la version syriaque des Macchabées comme le chef des Sadducéens, ce qui en ferait ipso facto un qohen. Chef des Sadducéens ou Maître de Justice? La similitude entre les deux titres est troublante d’autant plus que les aspects sacerdotaux et sadducéens des manuscrits de la Mer Morte commencent à être mis en lumière.
Néanmoins cette hypothèse semblerait contredire ce que dit l’Écrit de Damas qui affirme que l’apparition du Maître de Justice a eu lieu 390 ans et 20 ans après la déportation de Babylone, au nombre de trois, la dernière a eu lieu en –581 (–581 + 390 = –191 + 20 = –171), ce qui correspond, à quatre ans près, au début de la révolte des Macchabées, ensuite l’Écrit de Damas poursuit, en disant que Dieu 
les visita et fit pousser d’Israël [des Juifs] et d’Aaron [de Mathathias & de ses fils] une racine de plantation [les Assidéens] pour prendre possession de Son pays [pour rendre la Judée indépendante] et pour s’engraisser avec la fertilité de Son sol. [Et donc, de ne plus payer de tribut à des rois étrangers] [CD I 7–8.]
Il faudrait alors admettre que «Maître de Justice» désigne une succession de dirigeants qui appartinrent aux familles hasmonéennes ou à celles qui lui sont apparentées.

Réévaluer les manuscrits de la Mer Morte

L’identification d’Alexandre Jannée en tant qu’auteur d’une partie des Hodayôth va impliquer d’innombrables questions sur les Manuscrits trouvés près de Qumran et à Massada, auxquelles il faudra trouver des réponses qui ne seront pas forcément faciles à accepter.
Une première conséquence, c’est que la piste sadocide des manuscrits de Qumran va devenir impossible à soutenir; en effet, les manuscrits s’enracinent au plus profond de la vision sacerdotalo-militaristes des premiers hasmonéens. 
Flavius Josèphe écrit que quatre écoles fleurissaient en Judée. Il s’agit des écoles pharisiennes, sadducéennes, esséniennes et sicaires. Les manuscrits ne sont absolument pas pharisiens, mais ils ne sont que partiellement sadducéens, que partiellement esséniens et que partiellement sicaires. 
Une piste intéressante se trouve peut-être dans la version syriaque des Macchabées qui dit qu’il existe trois écoles dans le judaïsme : les pharisiens, les sadducéens et les assidéens, c’est-à-dire les hasîdîm (חסידים) ou les «Pieux». Flavius Josèphe et Philon très curieusement n’utilisent jamais le mot Ἀσιδαῖοι, pourtant attesté dans les premier et deuxième livres des Macchabées. L’absence de ce terme pourrait laisser supposer qu’il était trop suspect aux yeux de leurs lecteurs romains. En effet, on sait que les Romains appelaient les révolutionnaires juifs des sicaires, mais comment se présentaient-ils à eux? Peut-être se décrivaient-ils simplement comme les «Pieux». Les manuscrits seraient alors issus des Assidéens qui suivirent Judas Macchabée, cette dernière école plongerait ses racines dans une volonté de faire de la Judée une nation indépendante et forte, ce que l’on savait, et dans des perspectives mystiques liées au Livre d’Hénoch, ce que l’on ne savait pas. 
Les esséniens ne seraient alors qu’une simple fabulation de Flavius Josèphe et de Philon d’Alexandrie qui, afin d’assurer la pérennité des enseignements spirituels des assidéens, auraient décrit cette école comme pacifique envers Rome sous le nom d’esséniens. Il n’y aurait donc jamais eu ni d’esséniens ni de sicaires, mais plus simplement des assidéens qui pratiquent une mystique hénochéenne et qui, régulièrement, tentèrent des révoltes contre Rome (Judas le Galiléen, Menahem, Éléazar de Massada, etc.) et Flavius Josèphe, qui était lui-même issu d’une importante famille officiant au Temple de Jérusalem, aurait soigneusement dissimulé qu’il s’agissait de qohanîm afin de protéger leurs proches.
L’école pharisienne remonte à la grande Synagogue; mais, au sein de cette institution encore très mal connue s’est développée une interprétation scripturaliste de la Bible qui estimait que les Juifs devaient libérer la Judée de toute domination étrangère, ce qui contredisait la tradition orale du compromis avec les autorités d’occupation. L’État séleucide, aux abois après sa défaite contre Rome en –189, faisait face à de graves difficultés de Trésorerie; il tentera ainsi de s’emparer des dépôts gardés par le Temple de Jérusalem et d’helléniser les Juifs. La politique de terreur d’Antiochus Épiphane permettra à l’idéal indépendantiste des Assidéens d’émerger en tant que mouvement de résistance et d’obtenir l’indépendance de la Judée au bout de presque vingt années de luttes.

Les pré-pharisiens, face à la persécution d’Antiochus Épiphanes finirent par rejoindre le mouvement assidéen, mais s’en séparèrent progressivement à cause de la théocratie hasmonéenne. Il semble aussi que les pharisiens refusaient les pratiques mystiques liées au Livre d’Hénoch et les réformes calendaires implicites à ce texte; ainsi que leur interprétation ultra rigoriste des lois.

Les pesharîm (Pesher Nahum, Pesher Habakuk, etc.) montrent la rupture progressive entre Assidéens et Sadducéens qui étaient originellement un seul mouvement. La mystérieuse maison d’Absalom pourrait faire allusion à Absalon oncle et beau-père d’Aristobule II, et donc le probable jeune frère d’Alexandre Jannée qui se serait allié au parti pharisien et aurait participé à l’exécution de Diogène. Une partie des assidéens aurait refusé de soutenir militairement Aristobule dans sa lutte contre Hyrcan II, en estimant qu’ils n’avaient rien à voir avec des luttes de personnes: les assidéens ne seront pas plus des légitimistes hasmonéens qu’ils n’ont été des légitimistes sadocides. La rupture ne fera que s’amplifier lorsqu’Hyrcan II appellera les Romains et qu’Antigone Matthathias demandera l’aide des Parthes (–40) pour reconquérir son trône. Ils pourraient avoir rallié Hérode avec Menahem l’Essénien (peut-être l’auteur de 4QMMT). C’est à cause de l’origine commune des assidéens et des sadducéens que les manuscrits de la Mer Morte sont parfois considérés comme appartenant à cette dernière école; mais, en réalité, si les sadducéens conservèrent une interprétation scripturaliste de la Loi, ils acceptent le point de vue des pharisiens en ce qui concerne les sacrifices, ce que les assidéens n’accepteront jamais. Lors de la révolte de 66, les trois partis y participeront, mais leurs déchirements aideront les Romains dans leur anéantissement de la Judée. 
Les assidéens lorsqu’ils obtiennent des illuminations spirituelles, Flavius Josèphe dira qu’ils sont des esséniens, et lorsqu’ils combattent les Romains, il dira alors que ce sont des sicaires; en se gardant bien de dire qu’il s’agit des mêmes personnes, les sicaires doivent être considérés comme la branche armée des assidéens depuis la révolte contre le recensement de 5 jusqu’à la chute de Massada en 74. Les sicaires ne furent pas des brigands, mais bien les fidèles à l’idéal nationaliste judéen défendu pas Judas Macchabée et par les manuscrits de la Mer Morte.


Notes

1. Jean Hyrcan est né entre –180 et –160, grand-prêtre en –134, meurt en –104.
2. Aristobule Ier est né vers –130, grand-prêtre en –104, meurt en –103.
3. Salomé Alexandra: date de naissance inconnue, probablement vers –120, reine à la mort de son mari Jannée en –76, elle meurt en –67. D’après le Talmud, elle fut la sœur du chef du Sanhédrin Shiméon ben Shetah.
4. Aristobule eut une vie tumultueuse, roi et grand-prêtre de –67 à –63, après l’éviction de son frère Hyrcan II; il fera l’erreur de réclamer l’aide de Pompée contre Hyrcan II qui était soutenu par Antipater. Pompée annexera la Judée à Rome, placera Hyrcan II à la grande prêtrise et Antipater à la tête du gouvernement réel. Aristobule sera déporté à Rome. Il s’en échappera, mais sera à nouveau vaincu. Libéré vers –50 par César, il est envoyé pour s’opposer à Pompée qui le fera empoisonner.
5. Demetrius III: date de naissance inconnue, roi de Damas de –96 à –88. Il meurt en –87 de maladie, après avoir été battu et emprisonné par le roi des Parthes Mithridate II.
6. On peut se référer à Shani L. Berrin. The Pesher Nahum Scroll from Qumran. An Exegetical Study of 4q169. Leiden, Boston, Brill, 2004.
7. Voir l’ouvrage de Shani L. Berrin pour une discussion détaillée de ces hypothèses qu’il réfute tout au long de son livre.
8. «A Scroll from Qumran which includes Part of Psalm 154 and a prayer for King Jonathan and his kingdom», Tarbiz, 60, 1991, pp. 295–324.



Bruxelles, le 12 décembre 2015
— Stephan Hoebeeck

jeudi 18 février 2016

Les écoles juives anciennes: pharisiens, sadducéens et esséniens: Qui sont-ils, quelles sont leurs eschatologies respectives, et quels sont leurs rapports avec le christianisme original?

Les trois écoles qui existaient à l'époque du Second Temple et qui furent semble-t-il, en guerre les unes avec les autres, sont assez difficiles à distinguer et à comprendre. Et cela, d'autant plus que les textes qui nous sont parvenus sont en général polémiques, et noircissent tant qu'ils peuvent leurs adversaires.
Quand les manuscrits de Qumran furent découverts, un texte resta longtemps caché et fut l'objet d'intenses débats: il s'agit de 4QMMT. 4Q pour Qumran Grotte 4 et MMT pour Miqsat Ma’ase ha-Torah (Quelques préceptes de la Torah); il ne s'agit pas du titre original qui est, hélas, perdu, mais du titre donné par un des chercheurs ayant travaillé sur les fragments; nous ne reviendrons pas sur les polémiques relatives à sa publication qui furent nombreuses, et qui donna même lieu à des débats judiciaires. 
4QMMT fut comme une bombe, trouvé en plusieurs exemplaires à Qumran, certes tous fragmentaires, il contenait des décisions relatives à l'interprétation de la Torah, qui sont décrites dans le Talmud, comme étant celles des sadducéens. 
La question devenait: mais que vient faire un texte sadducéen dans les manuscrits de Qumran, censés être esséniens? 
La réponse n'est pas aussi complexe qu'on veut le croire, la lecture comparée des Pesharîm et de l'Écrit de Damas, montre que ce dernier traité ne connaît que deux écoles: celle de l'auteur et la congrégation des traîtres, surnommée Ephraïm; les Pesharîm connaissent eux trois écoles: celle de l'auteur (la même que celle de l'auteur de l'Écrit de Damas), une école surnommée Ephraïm et une autre surnommée Manassé. Éphraïm fut assez facilement identifié aux pharisiens, à cause de la similitude phonétique; Manassé devait alors correspondre aux sadducéens. Les raisons de ce surnom demeuraient mystérieuses, mais ce n'est pas aussi difficile à comprendre qu'on ne le pensait: Manassé se réfère au grand-père d'un lévite qui servit des idoles or, il est vraisemblable que ce lévite était le petit-fils de Moïse: en effet, dans le texte massorétique de Juges 18, 14–31, Manassé s'écrit M N S H (מנשה), mais le nun (נ) est suscrit; si on le retire, il reste les lettres M S H (משה) qui sont celles du nom hebreu de Moïse, Moshèh. De plus le père de ce lévite est appelé Gershom qui est le nom de l'un des fils de Moïse. Manassé désigne donc des prêtres ou qohanîm qui ont rallié le camp ennemi. Cela correspond parfaitement aux sadducéens, dont Flavius Josèphe dit:
Leur doctrine n'est adoptée que par un petit nombre, mais qui sont les premiers en dignité. Ils n'ont pour ainsi dire aucune action; car lorsqu'ils arrivent aux magistratures, contre leur gré et par nécessité, ils se conforment aux propositions des Pharisiens parce qu'autrement le peuple ne les supporterait pas [l'application des peines par les sadducéens était bien plus rigoureuse que chez les pharisiens]. [Antiquités Juives, Livre XVIII, chapitre I, §4]
Comme on le voit les sadducéens n'appliquent pas leur propre doctrine, mais appliquent la doctrine de leurs ennemis, les pharisiens. Esséniens et sadducéens ont donc la même doctrine, mais les premiers préfèrent ne pas servir au Temple qu'y servir en appliquant des préceptes qui souillent, à leurs yeux, le culte de Dieu; c'est d'ailleurs la raison de 4QMMT qui réclame le retour à l'application des préceptes traditionnels au Temple et l'abolition des préceptes pharisiens.
Sadducéens et esséniens sont donc une seule et même école à l'origine qui s'est séparée quand les pharisiens prirent le pouvoir et appliquèrent leurs décisions au Temple, c'est-à-dire, à l'époque d'Hyrcan II et de Salomé Alexandra; sombre période qui vit l'assassinat du Maître de Justice. De plus, on constate que dans l'Écrit de Damas, les esséniens s'appellent les «Fils de Sadôq» — c'est-à-dire, les Justes, donc les Sadducéens. 

On a souvent fait des sadducéens, des littéralistes, ce qu'ils furent certainement, mais cette définition est insuffisante. Leur principale polémique, qui était donc aussi celle des esséniens, contre les pharisiens concerne les récompenses après la mort. Les sadducéens sont présentés comme ceux qui refusent la résurrection des morts dans les évangiles et d'ailleurs aussi dans le Talmud. 
Nous ne pensons pas que ni les sadducéens, ni les esséniens ne refusaient la résurrection des morts, mais qu'ils différaient sur le système des récompenses consécutives à la résurrection des morts.
Le Traité des Pères, qui est inclus dans le Talmud, a conservé un précepte sadducéen, c'est celui d'Antigone de Sokhos, disciple de Shiméon le juste, qui disait: 
Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent leur maître afin de recevoir un salaire; soyez plutôt comme des serviteurs qui servent leur maître sans en attendre de rémunération, et que plutôt la crainte de Dieu soit sur vous. [Traité des Pères, chapitre I, §3.]
Notons que dans le Traité de rabbi Nathan, il est précisé que le serviteur recevra une double rémunération dans l'autre monde, ce qui est un contre-sens par rapport au précepte du Traité des Pères, mais est plus conforme à la vision pharisienne.
Cette maxime a une similitude à une parabole des évangiles, celle du Serviteur inutile, conservée seulement en Luc 17, 7–10:
Qui de vous, ayant un serviteur qui laboure ou paît les troupeaux, lui dira, quand il revient des champs: “Approche vite, et mets-toi à table?” Ne lui dira-t-il pas au contraire: “Prépare-moi à souper, ceins-toi, et sers-moi, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu; après cela, toi, tu mangeras et boiras?” Doit-il de la reconnaissance à ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné? Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire.
Le véritable débat entre pharisiens et esséno-sadducéens n'est donc pas concernant la réalité ou non de la résurrection; mais, bien à déterminer si l'application de la Torah est une obligation pour l'homme ou si son application amène à l'homme une récompense qu'il n'aurait pas eue en ne l'appliquant pas.
Posons le problème en termes modernes. L'État fixe des dates avant lesquelles, chaque citoyen doit remettre sa déclaration fiscale; l'État détermine aussi toutes sortes de normes, relativement à la vitesse maximum à laquelle on peut rouler.
Les pharisiens estiment que l'État devrait donner 1000 euros à celui qui remet à temps sa déclaration fiscale et 1000 euros à celui qui roule moins vite que la vitesse limite... 
Les esséno-sadducéens estiment que l'État ne doit pas récompenser ceux qui remettent à temps leur déclaration fiscale, mais punir ceux qui la remettent en retard; pareillement ils estiment que l'État ne doit pas récompenser ceux qui respectent les limitations de vitesse, mais punir ceux qui dépassent la vitesse maximum autorisée.

Pharisiens et Esséno-sadducéens diffèrent donc fondamentalement sur l'approche de la Torah: pour les pharisiens, étudier la Torah permet à l'homme d'accumuler du mérite qui le mènera à sa récompense; pour les esséno-sadducéens, appliquer la Torah est une obligation, il n'y a aucune récompense à en attendre, l'homme qui n'a pas appliqué la Torah sera simplement puni de son non respect des règles édictées par Dieu pour l'homme.

Mais qu'en tirer du point de vue de la résurrection finale des hommes: Les opinions des esséno-sadducéens ne nous sont pas parvenues suffisamment complètement pour que nous puissions faire autre chose que les supposer: les esséno-sadducéens ont donc dû estimer à une certaine époque que tous les hommes étaient promis à la résurrection, mais que certains passeront mieux que d'autres la période intermédiaire entre la mort et la résurrection finale: celui qui a respecté les préceptes de la loi sera traité avec douceur par les anges de miséricorde (voir le pauvre Lazare consolé par Abraham, en Luc 16, 19–31), quant à celui qui n'a pas respecté les préceptes de la loi et commis des crimes majeurs, comme pratiquer l'injustice, voler, tuer, commettre des crimes contre Dieu, etc. sera puni pendant cette période et soumis à la puissance des anges de destruction qui arracheront ses fautes (voir le sort du mauvais riche dans la Parabole du pauvre Lazare, en Luc 16, 19–31); en effet, il est absurde de supposer que l'homme serait condamné après la résurrection, puisqu'il aura un corps rénové, il ne peut expier ses fautes qu'avant la résurrection. Cette expiation n'est pas une punition au sens strict, il s'agit d'une purgation violente, un peu comme si un dentiste vous arrachait toutes vos dents sans prendre la peine de vous endormir, ou si vous êtes blessé par une balle, il faut que vous cautérisiez la blessure par le feu, cela permettra d'empêcher une infection microbienne de se répandre à tout l'organisme, mais cela reste très douloureux; les fautes que nous faisons laissent des traces dans nos âmes, et elles sont purgées par le feu des anges de destruction. 

Distinguer les pharisiens des sadducéens et des esséniens, n'est en rien facile, mais on pourrait poser les distinctions suivantes: 
  • les pharisiens sont ceux du Sanhédrin, ce sont les futurs rabbins; les sadducéens et les esséniens sont ceux du Temple; 
  • les responsables pharisiens sont issus de toutes les tribus juives; les responsables esséniens et sadducéens sont exclusivement des prêtres et secondairement des lévites;
  • les pharisiens sont les auteurs d'une interprétation dynamique de la Torah qui visait à motiver chaque juif à l'étudier, les esséno-sadducéens sont archaïques: obéir à la Torah est une simple obligation, il n'y a aucun mérite à la faire, mais désobéir à la Torah est susceptible de pénalités.
  • les pharisiens furent probablement plus ouvert à la culture grecque que les sadducéens qui restaient des nationalistes judéens; Philon d'Alexandrie est plutôt un sadducéen, il utilise la philosophie grecque mais la retourne contre elle.
  • la domination des pharisiens sur le Temple doit être considérée comme très partielle, très forte au moment de Salomé Alexandra, elle restera contestée par les qohens plutôt sadducéens; la domination romaine va compliquer les choses: les pharisiens se retirent au Sanhédrin en tentant d'imposer leurs décisions; les sadducéens restent au Temple; et les esséniens préparent la nouvelle révolution assidéenne.
  • les pharisiens recherchent un compromis avec Rome; les sadducéens pas vraiment et les esséniens certainement pas, ils attendent leur heure.
  • les pharisiens ont une application plus molle des peines; alors que les sadducéens et les esséniens sont rigoureux au dernier degré. 
  • Le sionisme doit être considéré comme un néo-sadducéisme, au sens où pour les pharisiens celui qui domine la Judée n'est pas important tant que la Torah est pratiquée, alors que pour les esséno-sadducéens, les Juifs doivent dominer la Judée conformément aux préceptes bibliques.
  • Les pharisiens ont aussi développé une perspective eschatologique dans laquelle l'appartenance au peuple Juif permet le pardon automatique des fautes par Dieu; les sadducéens refusaient cela, et estimaient que le Juif était responsable de ses actes face à Dieu.
  • La négation de la résurrection par les sadducéens est douteuse, il semble plutôt qu'ils estimaient qu'il était dangereux et inexact d'en parler comme d'une récompense dont pourraient bénéficier quelques élus.

CONCLUSION

Les esséno-sadducéens pourraient avoir développé une eschatologie dans laquelle le jugement suit immédiatement la mort; l'homme a trois solutions après la mort: 
  • expier par la rigueur s'il a fait subir aux autres des souffrances ou a commis des actions à leur encontre; 
  • bénéficier de la miséricorde, si ses souffrances ont perturbé sa neshamah (d'après la parabole du pauvre Lazare, qui est consolé mais pas ressuscité); 
  • atteindre directement un état angélique, qui consiste en l'acquisition d'un corps spirituel si sa pratique spirituelle a été ferme pendant sa vie. 
L'idée d'un jugement final et collectif est basée sur notre vision, bien humaine, d'une succession des temps, mais qu'est-ce qu'une succession des temps dans l'éternité?
Quelques passages subsistants dans les évangiles font clairement de Jésus un esséno-sadducéen; ces passages ne sont pas majoritaires, mais existent et doivent impliquer que chaque chrétien s'interroge sur les écritures réellement originales des évangiles, et les réécritures tardives des évangiles.


QUESTIONS ANNEXES: les crimes contre Dieu, le repentir, la croyance en Jésus et Platon 

Qu'est-ce qu'un crime contre Dieu?

Nous développerons en autre endroit la question des délits dont seuls trois types existent: 
  • ceux commis contre soi-même; 
  • ceux commis contre les autres; 
  • et ceux commis contre Dieu. 
Les crimes contre Dieu sont évidemment les plus complexes à comprendre, par exemple, certains intégristes feraient de pratiques sexuelles des crimes contre Dieu: les pratiques sexuelles sont simples à définir: il y a celles qui sont autorisées et celles qui sont interdites. Celles qui sont interdites mais qui ne font aucun tort aux autres concernent la personne qui les pratique et c'est tout; puis, il y a celles qui sont interdites et qui causent du tort aux autres comme la pédophilie ou le viol: celui qui fait cela mérite d'être puni très durement en ce monde et dans l'autre, mais ce ne sont assurément pas des crimes contre Dieu.
Les crimes contre Dieu consistent à violer les domaines réservés de Dieu: les peuples, les espèces et la terre qui appartient à Dieu. Ainsi, celui qui commet un génocide, commet un crime contre les autres, et aussi un crime contre Dieu; quant à ceux qui mélangent des espèces entre elles comme le font les fabricants d'OGM, ils commettent des crimes contre Dieu (s'il n'a déjà pas permis de mélanger du lin d'origine végétale et de la laine d'origine animale, à plus forte raison, il est interdit de mélanger les gènes d'espèces différentes entre elles); de même, ceux qui enterrent des déchets toxiques sans les traiter et qui deviennent susceptibles d'empoisonner les gens ou leurs descendants, simplement parce qu'ils vivent à proximité, commettent un crime contre Dieu, car la terre appartient à Dieu. De plus, ces pollutions peuvent altérer le code génétique humain qui appartient à Dieu et donc sont bien des crimes contre Dieu. 

Le repentir

Le repentir ne sait concerner que les fautes que nous avons commises contre nous même (ne pas respecter le sabbat, ou certaines prescriptions relatives à la sexualité, mais pas dans les époques anciennes), les fautes faites contre les autres ou contre Dieu restent punissables dans ce monde et dans l'autre; mais même en cas de repentir, une action réparatrice est indispensable.

Jésus sauve-t-il les méchants?

Que la croyance en Jésus nous permette d'effacer nos péchés est fondamentale dans le christianisme: certains ont pourtant abusé de cette affirmation et en ont tronqué le sens. En effet, les affirmations ambiguës des évangiles insultent le Juge suprême, laissant croire aux hommes qu'en croyant en Jésus, leurs fautes seront effacées et qu'ils échapperont à la colère de Dieu. Certains croient peut-être que le juge est corruptible et que si l'on croit en lui, il fera preuve de miséricorde envers nos crimes; de telles croyances vont à l'encontre du bon sens et insultent le Juge suprême (pour nous, en tant que Nazaréen, le Fils de l'Homme, pour les chrétiens, Jésus, qui est d'après eux la manifestation unique du Fils de l'Homme, croyance que nous ne partageons pas). Croire en Jésus, si cela nous pousse à observer la Torah, c'est très bien; croire en Jésus, si cela nous pousse à faire n'importe quoi, c'est perdre son temps. 
Notons que cette perspective de salut par l'appartenance à un groupe existe en des degrés divers dans le judaïsme, dans le christianisme et dans l'islam.

Platon!

La conception de Platon que nul n'est méchant volontairement est en définitive rejetée; l'homme est responsable de ses actes bons et mauvais. 

— Stephan HOEBEECK



mardi 16 février 2016

Qui sont le soldat Pantera et Marie la coiffeuse?

Les chrétiens ont affirmé la naissance virginale de Marie autant que sa conception miraculeuse par l'Esprit Saint; cette narration fut raillée dans le Talmud avec l'histoire du soldat Panthera et de Marie la coiffeuse.
Cette histoire est assez simple: Marie était fiancée à Joseph et elle eut une relation sexuelle avec un soldat romain du nom de Panthera, et c'est de lui que naquit Jésus, faisant de ce dernier un bâtard et non le fils de Dieu. 
Lorsque de telles histoires sont narrées, il faut surtout ne pas se limiter au cadre dans lequel elles ont été énoncées. En effet, une telle histoire peut avoir existé; et avec la rupture du judaïsme et du christianisme, avoir été recyclée dans le cadre des polémiques sur la naissance miraculeuse ou non de Jésus. 
Pour nous, cette histoire n'a rien à voir à l'origine avec Jésus, mais nous semble faire allusion à la relation de l'empereur Titus avec la reine Bérénice, quant au mystérieux enfant de Marie la coiffeuse serait un hypothétique fils de Titus et de Bérénice. 
Notre hypothèse n'est pas sans difficulté; en effet, Bérénice de Judée, fils d'Agrippa Ier est née vers 28, si elle eut un enfant avec Titus, ce dernier ne peut être né qu'à deux moments, soit vers 70–71, alors que Bérénice avait 42 ans; soit, après son départ de Rome en 78, alors qu'elle a 50 ans. La question de l'âge de Bérénice est évidemment au centre du problème de notre hypothèse, néanmoins, même si un tel âge pour une naissance est rare dans les époques anciennes, cela ne permet pas pour autant de la balayer d'un revers de main.

D'abord, la date de naissance de Bérénice est inconnue, elle n'est déduite que des œuvres de Flavius Josèphe. Or dans ses œuvres, Flavius Josèphe dissimule soigneusement la relation de Titus et de Bérénice, il peut donc l'avoir vieillie de quelques années afin d'accentuer la différence d'âge entre eux afin de faire taire les rumeurs sur leur relation: Titus est né en 39, et était donc 11 ans plus jeune qu'elle si nous suivons sa chronologie. Comme on le voit l'histoire n'est pas simple, d'autant qu'elle touche à d'éventuels problèmes dans la succession de Titus.
On sait que Titus mourut soudainement en 81 et que son frère Domitien lui succède; immédiatement, Domitien semble avoir écrit à Agrippa II et lui ordonne de faire assassiner discrètement sa sœur Bérénice de Judée. Certes, l'assassinat de Bérénice est incertain, mais il faut quand même admettre que les silences sur sa mort ressemblent à une damnatio memoriæ de fait. 

Si Domitien a fait assassiner Bérénice, on doit évidemment se demander pourquoi... Et nous pensons que la moins mauvaise explication, c'est bien d'imaginer que Titus et Bérénice auraient eu un enfant qui aurait dû succéder à son père. Domitien, en assassinant sa belle-sœur de fait et son neveu, éliminait le risque de toutes revendications futures. En outre, au sein du sénat romain, existait une guerre sourde entre les sénateurs judaïsants et les païens radicaux; ces derniers étaient effrayés de la séduction que le judaïsme exerçait sur les Romains toutes classes confondues. On estime qu'entre 0 et 70, entre deux et trois millions de païens se sont convertis au judaïsme avec acceptation de la circoncision; rappelons que l'Empire Romain comptait soixante millions d'habitants, cela fait 5% de sa population. Une naissance, même tenue secrète, d'un fils de Titus et de Bérénice, serait pour les païens radicaux une catastrophe; en effet, Titus aurait eu un fils juif pour les Juifs, ils devaient imaginer avec angoisse l'Empire Romain devenir l'Empire Juif et le Capitole devenir un Temple juif. 

Cette histoire, si elle est réelle, pourrait avoir survécu dans les milieux judaïsants, et aurait inspiré la rédaction de la fuite de l'enfant Jésus; les rabbins rétorquant avec leur version de l'histoire: le soldat Panthera et Marie la coiffeuse.

Si un tel enfant a bien existe, ce qui je l'avoue est hypothétique, on peut lui imaginer cinq devenir:
  1. Il est mort à la naissance (mais alors pourquoi Domitien fait assassiner Bérénice en 82?)
  2. Il est assassiné avec sa mère vers 82
  3. Il survit, mais a une vie obscure...
  4. Il survit, et devient connu, et cet enfant pourrait correspondre à Rabbi Onkelos, traducteur de la Bible en araméen et réputé fils de Titus, or Titus n'a pas eu de fils, juste une fille; elle-même n'a pas eu de fils...
  5. Il survit, et devient connu, et cet enfant pourrait correspondre à Shimeon bar Kokheba qui commanda la révolution de 132–135: 
Notre préférence va à cette dernière hypothèse et examinons s'il existe des traces littéraires de celle-ci. Si trace, il existe, ce n'est évidemment pas dans Suétone ou dans Flavius Josèphe qu'on les trouvera: leurs œuvres étaient des œuvres soumises à l'imprimatur, ce qui avait l'avantage pour leurs auteurs, que leurs œuvres étaient lues publiquement partout dans l'Empire, mais l'inconvénient qu'elles étaient censurées, afin de refléter la vérité officielle de l'Empire. La vérité officielle de l'Empire est simple: Titus et Bérénice ne furent jamais amants, ce n'est que dans les œuvres postérieures à la mort de Domitien (il meurt en 96) que cette information peut être écrite; Flavius Josèphe ne souffle mot de leur relation, par exemple. Suétone (vers 120, donc) mentionne leur relation, mais ne dit rien d'une naissance cachée, soit qu'il n'y en eut pas, soit qu'il ne la connaissait pas, soit qu'il ne pouvait pas ou ne souhaitait pas en parler.

La description physique de Shiméon bar Kokheba n’est pas sans rappeler celle de Titus, puisque l’un comme l’autre étaient massifs, forts et semblaient gigantesques. Son véritable patronyme était Shiméôn bar Kôsèvâ, c’est-à-dire «le Fils de Kôsèvâ», ou «le Fils du Pasteur» [Attesté par les manuscrits découverts en 1960 dans une grotte de Nahal Hever près de la Mer Morte, dans lesquelles furent mises à jour deux lettres autographes, il s'agit de lettres qui ordonnent l'arrestation de quelques uns de ses opposants]; il était surnommé Shiméôn bar Kôkèbâ, c’est-à-dire «le Fils de l’Étoile» par ses partisans et, suite à la défaite de 135, les rabbins l’appelèrent Shiméôn bar Kôzîvâ, c’est-à-dire «le Fils du Mensonge». 

Notons que l’étoile que suivent les mages et qui les mènera à l’enfant Jésus pourrait faire allusion à Bar Kokheba, le faux messie guerrier opposé au vrai messie pacifique qui est Jésus. Il s’appelait donc «Fils du Pasteur»,  ce qui ne veut rien dire, Kôsevâ n’étant pas attesté comme prénom. Son nom est donc un surnom, sa description le rapproche fortement des descriptions des Flaviens et c’est peut-être la moins mauvaise hypothèse. On mentionne bien des origines davidiques, mais ces origines sont tellement vague qu’on ne sait quoi en penser.

La fuite de l'enfant Jésus serait alors une réécriture de sa fuite enfant, pour échapper aux tueurs de Domitien. 
On lit dans le Talmud de Jérusalem, l'histoire suivante:
Les rabbins disent: «Quant au roi Messie, qu'il lasse partie des vivants ou des morts, il se nommera David (c'est-à-dire, qu'il existe déjà ou non, il sera de souche royale)». En voici, selon Rabbi Tanhouma, le motif: Il fait grâce, est-il dit, à son oint, à David (Psaume 15, 51). R. Josué ben-Lévi dit qu'il se nommera Cémah; selon R. Judan, Fils de R. Aïbo, son nom sera Menahem (consolateur). Hanina, fils d'Abahou, dit: Il ne faut pas croire que l’avis de l’un contredise celui de l'autre, car au fond ces noms sont les mêmes. Le fait suivant, raconté par R. Judan fils de R. Aïbo, le prouve: «Il arriva un jour à un israélite, au moment où il cultivait son champ, d'entendre sa vache se plaindre. Un Arabe qui passait l'écoute: “Fils de Juda, dit-il, fils de Juda, laisse là ta vache et ta charrue, car le moment approche où tu seras ruiné (et tu devras ou te mettre en deuil, ou fuir, au lieu de cultiver la terre).” La vache mugit une seconde fois: “Fils de Juda, dit l'Arabe, fils de Juda, reprends ta vache et ta charrue, car le roi Messie vient de naître. — Comment s'appelle-t-il?— Menahem. — Et comment se nomme son père? — Ézéchias. — Et d'où est-il? — De la ville royale de Bethlehem en Judée.” L'Hébreu alla alors acheter un taureau et une charrue pour reprendre la culture. Il acheta aussi des vêtements d'enfant. Des maîtres entraient et d'autres sortaient. Lorsqu'il arriva à ladite ville, il vit que toutes les femmes achetaient des effets, excepté la mère de Menahem. Aussi entendait-il répéter par les femmes: “Mère de Menahem, viens donc acheter quelque objet pour ton enfant. — Oh, disait-elle, je voudrais voir étranglés les ennemis d'Israël! Car, au jour de la naissance du Messie, j'apprends la ruine prochaine du temple de Jérusalem. — Nous sommes certains, répondit le voyageur, que si à cause de lui le temple doit être ruiné, il sera aussi rebâti par lui. (Console-toi donc et achète.) — Mais, dit-elle, je n'ai pas une obole. — Que t’importe? dit-il; va, achète ce qu'il te faut; si tu n'as pas aujourd'hui devant toi l'argent nécessaire, demain je viendrai en payer le prix.” Deux jours après, il revint effectivement dans cette ville: “Qu'as-tu fait de ton enfant, demanda-t-il à la femme? — Je ne sais, répondit-elle; depuis que tu m'as vue, des vents d'orage et des tempêtes sont survenus et me l’ont enlevé des mains.”» R. Boun dit: «À quoi bon apprendre tout cela du fait concernant l'Arabe? un verset textuel de la Bible le confirme: Le Liban, est-il dit (Isaïe, x, 3), tombera avec majesté; et ces mots sont suivis de ceux-ci: une branche sortira de la souche d'Isaïe (c'est-à-dire, la destruction du temple sera compensée par la naissance d'un Messie descendant de David).» [Talmud de Jérusalem, Traité Berakhot, traduction Schwab, page 42–43.]
Cette histoire mélange plusieurs événements: Menahem fils d'Ézéchias est une allusion à Menahem, qui était le chef des sicaires et un descendant d'Ézéchias qui commanda une révolte en –47, quand Hérode était stratège de Galilée; ce Menahem se proclama peut-être roi de Judée ou messie pendant la première guerre judéo-romaine et il sera assassiné par les chefs des autres factions, probablement par les pharisiens. Le neveu de Menahem lui succèdera en tant que chef des sicaires, il sera le dernier commandant de Massada et se suicidera avec ses troupes, juste avant l'entrée des Romains dans la forteresse.
Néanmoins, en-dehors de ces références, on constate l'existence d'une tradition faisant naître le messie au moment de la destruction du Temple, et que ce messie disparaît, emporté par une tempête. 
Notons que l'enfant de Bérénice et de Titus, s'il a existé, est probablement né un peu après la destruction du Temple. L'enfant est emporté par le vent, peut-être une allusion à Domitien qui le fait rechercher.

La réponse se trouve peut-être dans l’Apocalypse, en effet deux chapitres nous semblent décrire contradictoirement cet hypothétique fils de Bérénice. Rappelons que l’Apocalypse est un recueil de textes divers, maladroitement unifiés entre eux, et dont l’une des principales parties raconte la dualité entre deux enfants, l’un issu de la vierge et l’autre issu de la Bête. 
666 : ce nombre mystérieux a fasciné et été craint par de nombreux hommes, sans pour autant que son sens exact ne soit exactement percé. Nous pensons que le sens de ce nombre se réfère au roi Hérode Agrippa II qui permit à Vespasien d’étendre sa domination sur toute la Judée. Le nom Hérode s’écrit d’une multitude de façons, parmi celles-ci: hôrôdôs (hébreu הורודוס). En hébreu, chaque lettre a une valeur et certaines lettres ont plusieurs prononciations : le vav (hébreu ו) peut se prononcer «v», «ô» ou «û» et vaut «6». Revenons au nom d’Hérode Agrippa II, quand les Juifs voyaient son nom, ils le lisaient HÔRÔDÔS, mais ils le voyaient comme H 6 R 6 D 6 S. Il y a eu une erreur le nombre de la Bête n’est pas 666 (six cent soixante-six), mais 6 6 6 (six six six). On sait aussi que ce roi fit frapper des pièces avec son effigie ou les effigies de l’Empereur après la Première Guerre Judéo-Romaine, ce qui ne s’était jamais vu en Judée, c’est ce que le texte appelle « être marqué au nom de la Bête ou au chiffre de son nom ». Chaque juif devant à ce moment-là utiliser ce type de monnaies. La seconde identification du 666 a été proposée par Thomas Witulski, il s’agirait du nom hébreu de l’empereur Hadrien qui vaut aussi 666. Les deux significations ne s'excluent d'ailleurs pas, en réalité, l'une des spécialité des temps anciens, c'est le recyclage de textes: on prend un texte préexistant, on change un détail et ainsi on a un nouveau texte. Néanmoins, nous ne voyons pas très bien à quels événements de la vie d'Hadrien rattacher les passages que nous allons examiner.
Nous allons donc soumettre quelques passage qui dans l’Apocalypse pourraient se référer à Titus, à Bérénice, à Domitien ou à Agrippa II.
[CHAPITRE XII]. 1. Un grand signe parut dans le ciel: une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. [C’est une reine, donc vraisemblablement Bérénice de Judée.] 2. Elle était enceinte [de Titus?], et elle criait, étant en travail et dans les douleurs de l’enfantement. 3. Un autre signe parut encore dans le ciel; et voici, c’était un grand dragon rouge [Vespasien, Titus, mais ici plus probablement Domitien], ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes. [Rome est la ville bâtie sur sept collines.] 4. Sa queue entraînait le tiers des étoiles du ciel, et les jetait sur la terre. Le dragon se tint devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer son enfant, lorsqu’elle aurait enfanté. [Domitien veut tuer le fils de Titus et de Bérénice.] 5. Elle enfanta un fils, qui doit paître toutes les nations avec une verge de fer. Et son enfant fut enlevé vers Dieu et vers son trône. [Si Titus avait vécu, il aurait pu imposer leur fils comme empereur de Rome, l’Empereur juif de Rome.] 6. Et la femme s’enfuit dans le désert, où elle avait un lieu préparé par Dieu, afin qu’elle y fût nourrie pendant mille deux cent soixante jours [peut-être que Bérénice a survécu caché à la tentative d’assassinat de son frère Hérode Agrippa]. 
[Ici commence une partie plus proprement prophétique qui ne s’est pas réalisée, puisque le fils de Titus n’a pas hérité du trône de Rome, ce passage doit expliquer que le paganisme romain des philosophes va s’effondrer malgré le soutien de Domitien.] [CHAPITRE XII]. 7. Et il y eut guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon et ses anges combattirent, 8. mais ils ne furent pas les plus forts, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel. 9. Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui. 10. Et j’entendis dans le ciel une voix forte qui disait : maintenant le salut est arrivé, et la puissance, et le règne de notre Dieu, et l’autorité de son Christ ; car il a été précipité, l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit. 11. Ils l’ont vaincu à cause du sang de l’agneau et à cause de la parole de leur témoignage, et ils n’ont pas aimé leur vie jusqu’à craindre la mort. 12. C’est pourquoi réjouissez-vous, cieux, et vous qui habitez dans les cieux. Malheur à la terre et à la mer ! car le diable est descendu vers vous, animé d’une grande colère, sachant qu’il a peu de temps. 
[Ici commence une nouvelle partie dans laquelle Domitien cherche à mettre Bérénice à mort.] [CHAPITRE XII]. 13. Quand le dragon vit qu’il avait été précipité sur la terre, il poursuivit la femme qui avait enfanté l’enfant mâle. 14. Et les deux ailes du grand aigle furent données à la femme, afin qu’elle s’envolât au désert, vers son lieu, où elle est nourrie un temps, des temps, et la moitié d’un temps, loin de la face du serpent. 15. Et, de sa bouche, le serpent lança de l’eau comme un fleuve derrière la femme, afin de l’entraîner par le fleuve. 16. Et la terre secourut la femme, et la terre ouvrit sa bouche et engloutit le fleuve que le dragon avait lancé de sa bouche. [Donc Bérénice, mais plus probablement son fils, a échappé aux griffes de Domitien.] 17. Et le dragon fut irrité contre la femme, et il s’en alla faire la guerre au restes de sa postérité, à ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui ont le témoignage de Jésus. [Ceci doit se référer aux persécutions antijudaïques de Domitien.]
[CHAPITRE XIII]. 1. Et il se tint sur le sable de la mer. Puis je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème. 2. La bête que je vis était semblable à un léopard ; ses pieds étaient comme ceux d’un ours, et sa gueule comme une gueule de lion. Le dragon lui donna sa puissance, et son trône, et une grande autorité. 3. Et je vis l’une de ses têtes comme blessée à mort [allusion à l’effondrement des recettes fiscales consécutives à la Première Guerre judéo-romaine]; mais sa blessure mortelle fut guérie. [Ceci correspond au règne de Domitien qui vit le redressement des finances romaines vers 90.] Et toute la terre était dans l’admiration derrière la bête. 4. Et ils adorèrent le dragon, parce qu’il avait donné l’autorité à la bête; ils adorèrent la bête, en disant: Qui est semblable à la bête, et qui peut combattre contre elle? 5. Et il lui fut donné une bouche qui proférait des paroles arrogantes et des blasphèmes; et il lui fut donné le pouvoir d’agir pendant quarante-deux mois. 6. Et elle ouvrit sa bouche pour proférer des blasphèmes contre Dieu, pour blasphémer son nom, et son tabernacle, et ceux qui habitent dans le ciel. 7. Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. [Cela correspond à nouveau aux persécutions antijudaïques de Domitien.] Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation. 8. Et tous les habitants de la terre l’adoreront, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le livre de vie de l’agneau qui a été immolé. 9. Si quelqu’un a des oreilles, qu’il entende! 10. Si quelqu’un mène en captivité, il ira en captivité; si quelqu’un tue par l’épée, il faut qu’il soit tué par l’épée. C’est ici la persévérance et la foi des saints.
[La partie suivante marque une rupture avec la précédente, mais cela ne doit pas surprendre l'Apocalypse réunit des textes divers.] [CHAPITRE XIII]. 11. Puis je vis monter de la terre une autre bête, qui avait deux cornes semblables à celles d’un agneau, et qui parlait comme un dragon. 12. Elle exerçait toute l’autorité de la première bête en sa présence, et elle faisait que la terre et ses habitants adoraient la première bête, dont la blessure mortelle avait été guérie. 13. Elle opérait de grands prodiges, même jusqu’à faire descendre du feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes. 14. Et elle séduisait les habitants de la terre par les prodiges qu’il lui était donné d’opérer en présence de la bête, disant aux habitants de la terre de faire une image à la bête qui avait la blessure de l’épée et qui vivait. [Allusion au règne d’Agrippa II qui instaura le culte des images en Judée.] 15. Et il lui fut donné d’animer l’image de la bête, afin que l’image de la bête parlât, et qu’elle fît que tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la bête fussent tués. 16. Et elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front, 17. et que personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom. 18. C’est ici la sagesse. Que celui qui a de l’intelligence calcule le nombre de la bête. Car c’est un nombre d’homme, et son nombre est six cent soixante-six. 
[Ici nous lisons une nette critique de la princesse Bérénice de Judée; les passages qui suivent proviennent d’une autre origine que les précédents.] [CHAPITRE XVII]. 1.Puis un des sept anges qui tenaient les sept coupes vint, et il m’adressa la parole, en disant: Viens, je te montrerai le jugement de la grande prostituée [Bérénice] qui est assise sur les grandes eaux. 2. C’est avec elle que les rois de la terre se sont livrés à l’impudicité [C’est Bérénice qui se prostitue avec Titus pour diriger Rome], et c’est du vin de son impudicité que les habitants de la terre se sont enivrés. 3. Il me transporta en esprit dans un désert. Et je vis une femme assise sur une bête écarlate [Bérénice en tant que quasi reine de Rome], pleine de noms de blasphème, ayant sept têtes et dix cornes. 4. Cette femme était vêtue de pourpre et d’écarlate, et parée d’or, de pierres précieuses et de perles. Elle tenait dans sa main une coupe d’or, remplie d’abominations et des impuretés de sa prostitution. 5. Sur son front était écrit un nom, un mystère: Babylone la grande, la mère des impudiques et des abominations de la terre. 6. Et je vis cette femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus. Et, en la voyant, je fus saisi d’un grand étonnement. 7. Et l’ange me dit: Pourquoi t’étonnes-tu ? Je te dirai le mystère de la femme et de la bête qui la porte, qui a les sept têtes et les dix cornes. 8. La bête que tu as vue était, et elle n’est plus. Elle doit monter de l’abîme, et aller à la perdition. Et les habitants de la terre, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le livre de vie, s’étonneront en voyant la bête, parce qu’elle était, et qu’elle n’est plus, et qu’elle reparaîtrait. 9. C’est ici l’intelligence qui a de la sagesse. Les sept têtes sont sept montagnes [Rome], sur lesquelles la femme est assise. 10. Ce sont aussi sept rois : cinq sont tombés, un existe [probablement Vespasien], l’autre n’est pas encore venu [Titus], et quand il sera venu, il doit rester peu de temps. [Le règne de Titus sera très bref, plus ou moins deux ans.] 
[Nouvelle époque, probablement rédigée vers 132, au début de la Seconde Guerre judéo-romaine.] [CHAPITRE XVII]. 11. Et la bête qui était, et qui n’est plus, est elle-même un huitième roi, et elle est du nombre des sept, et elle va à la perdition. 12. Les dix cornes que tu as vues sont dix rois, qui n’ont pas encore reçu de royaume, mais qui reçoivent autorité comme rois pendant une heure avec la bête. 13. Ils ont un même dessein, et ils donnent leur puissance et leur autorité à la bête. 14. Ils combattront contre l’agneau [rappelons que le vrai nom de Shiméon bar Kokheba est « Fils du Pasteur », la partie qui suit est prophétique, mais la prophétie se révélera fausse, puisque Shiméon bar Kokheba sera vaincu par l’Empereur Hadrien], et l’agneau les vaincra [malheureusement non], parce qu’il est le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois, et les appelés, les élus et les fidèles qui sont avec lui les vaincront aussi. 
[Retour à l’époque de la reine Bérénice.] [CHAPITRE XVII].  15. Et il me dit: Les eaux que tu as vues, sur lesquelles la prostituée est assise, ce sont des peuples, des foules, des nations, et des langues. 16. Les dix cornes que tu as vues [les habitants de l’Empire romain, mais plus particulièrement l’aile radicale des païens du Sénat romain] et la bête [Domitien] haïront la prostituée [Bérénice], la dépouilleront et la mettront à nu, mangeront ses chairs [tenterons de faire mourir son fils], et la consumeront par le feu. 17. Car Dieu a mis dans leurs cœurs d’exécuter son dessein et d’exécuter un même dessein, et de donner leur royauté à la bête, jusqu’à ce que les paroles de Dieu soient accomplies. 18. Et la femme que tu as vue, c’est la grande ville qui a la royauté sur les rois de la terre [Bérénice en tant qu’épouse et conseillère de Titus].
Comme on le voit, dès qu’on supprime le verbiage prophétique, on constate qu’il y a des allusions à des événements bien réels. L’idée que Bérénice et Titus auraient eu un fils aurait été un formidable espoir de redressement pour les Juifs et le cauchemar des païens radicaux. 
Il convient de mentionner aussi le consul Titus Clemens qui se convertit au judaïsme en se circoncisant lui-même juste avant son suicide ou son exécution, qui serait la dernière que fit son oncle Domitien qui sera assassiné quelques jours plus tard.
Shiméon bar Kokheba a suscité un énorme enthousiasme de la part des Juifs qui y voyaient une revanche, mais les énormes capacités militaires romaines leur permit de faire face, peut-être aidée par des opposants à Bar Kokheba. La guerre fut rude, plus d’un tiers des légions romaines furent mobilisées pour contrer la dernière révolte juive contre l’Empire.
Les Juifs étaient cinq ou six millions vers 50, et s’ajoutaient à eux au moins deux millions de convertis. En 150, les Juifs n’étaient plus que cinq cent mille. Quant aux convertis, leur nombre avait prodigieusement diminué, une partie était passée au gnosticisme et une autre au christianisme.
Quant à la reine Bérénice elle reste difficile à cerner, mais personne n’était indifférent; on ne pouvait que l’aimer passionnément ou la haïr tout aussi passionnément. Il est difficile de faire une moyenne entre des tendances aussi extrêmes, les nombreux blancs dans sa biographie rendent l’entreprise encore plus malaisée. 
Les Juifs eux-mêmes devaient être partagés, maîtresse de Titus quand Titus les mettait à mort, cela passait plutôt mal; mais peut-être que leur sort en fut quand même adouci. Quoique très puissants, les empereurs devaient souvent se résigner à des compromis avec les sénateurs les plus puissants. Les Juifs avaient leurs amis au Sénat Romain, certains s’étaient probablement convertis au Judaïsme, si ces derniers étaient très actifs, les païens ne l’étaient pas moins, ils agissaient exactement à l’inverse et rêvaient plutôt d’en finir complètement avec la «menace juive». La révolte de 66 sera pour eux l’occasion d’en finir, et il est vraisemblable que Vespasien et Titus subissaient des pressions dans les deux sens: sauver un maximum de Juifs versus en tuer un maximum.
Rappelons le témoignage de Flavius Josèphe sur Bérénice :
À ce moment, le roi Agrippa [II] était parti pour Alexandrie, où il allait féliciter Alexandre [il s’agit de Tibère Alexandre], que Néron, l’honorant de sa confiance, avait envoyé gouverner l’Égypte [préfet d’Égypte, il avait été de 45 à 48 le procurateur de Judée]. Sa sœur, Bérénice, qui se trouvait à Jérusalem, voyait avec une vive douleur les excès féroces des soldats: à plusieurs reprises elle envoya les commandants de sa cavalerie et ses gardes du corps à Florus [alors procurateur de Rome] pour le prier d’arrêter le carnage. Celui-ci, ne considérant ni le nombre des morts ni la haute naissance de la suppliante, mais seulement les profits qu’il tirait du pillage, resta sourd aux instances de la reine. Bien plus, la rage des soldats se déchaîna même contre elle: non seulement ils outragèrent et tuèrent sous ses yeux leurs captifs, mais ils l’auraient immolée elle-même si elle ne s’était hâtée de se réfugier dans le palais royal; elle y passa la nuit, entourée de gardes, craignant quelque agression des soldats. Elle était venue à Jérusalem pour accomplir un vœu fait à Dieu: car c’est une coutume pour ceux qui souffrent d’une maladie ou de quelque autre affliction de faire vœu de s’abstenir de vin et de se raser la tête pendant les trente jours précédant celui où ils doivent offrir des sacrifices. [Il s’agit des vœux de naziréat.] Bérénice accomplissait alors ces rites, et de plus, se tenant nu-pieds devant le tribunal, elle suppliait Florus, sans obtenir de lui aucun égard, et même au péril de sa vie. [Guerre, Livre Ier, chapitre XV, §1.]
Conclusion: L'histoire de la fuite de l'enfant Jésus, autant que celle du soldat Panthera et de Marie la coiffeuse proviennent certainement d'un fond historique réel. Le seul où nous trouvons des correspondances est dans la supposition de la naissance d'un fils de Titus et de Bérénice qui aurait représenté un formidable espoir pour les Juifs et un désespoir pour les païens radicaux. Ce fils pourrait avoir été Shiméon bar Kokheba, certains de ses opposants ont peut-être supposé qu'il n'était pas exactement ce qu'il prétendait être (un descendant du roi David), mais le fils bâtard de Titus et de Bérénice, raison pour laquelle il pourrait avoir été appelé «fils du mensonge».

Rappelons que les auteurs romains mentionnent deux persécutions des chrétiens: à l'époque de Claude, et une autre après l'incendie de Rome, par Néron. Ces deux passages ont servi à justifier l'ancienneté du christianisme, à tel point que Voltaire soupçonnera une fraude. Aujourd'hui, on pense que les passages ont été légèrement retouchés, mais que c'est bien des chrétiens qui furent persécutés. Mais lesquels? En effet, le terme chrétien sert à désigner les disciples de Jésus-Christ, mais aussi les Juifs et des convertis aux Judaïsme qui attendaient la venue imminente du Messie ou Christ. Ceux qui furent persécutés sont donc plus probablement des révolutionnaires juifs qui s'appelaient eux aussi des chrétiens... 

— Stephan HOEBEECK



dimanche 14 février 2016

L'Évangile de Thomas, la source Q et les synoptiques: Essai de reconstitution de la Parabole du Semeur (Partie II)

Pour tenter de retrouver la forme originale de la Parabole du Semeur, examinons les quatre versions qui subsistent et qui sont contenues dans les évangiles de Thomas, de Matthieu, de Marc et de Luc.
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Quand on lit séparément ces quatre versions de la Parabole, elles semblent identiques, mais lorsqu'on les examine synoptiquement, on se rend compte rapidement des différences qui existent entre elles. Il en est de même de l'interprétation de la Parabole qui diffère entre les trois évangiles (l'Évangile de Thomas n'a pas conservé l'interprétation).



Notons que l'original est certainement en hébreu, puisque Marc au verset 19 a confondu le mot she'ar (שאר) et le mot she'er (שאר) qui en hébreu s'écrivent de la même manière; le premier signifie «reste», le second signifie «chair»; la bonne version est donc «et les désirs sur la chair» et pas «et les désirs sur le reste» comme on lit dans les traductions habituelles des évangiles. Notons encore que Luc a «les désirs de la vie», ce qui montre qu'il n'avait pas le texte hébreu en face de lui ou qu'il ne le comprenait pas, et qu'il a essayé de mettre un mot qui lui semblait avoir plus de sens que «les désirs sur le reste» qui ne veut pas dire grand chose; Luc se basait donc sur Marc ou la source de Marc. Quant à Matthieu, comme «les désirs sur le reste» ne voulait rien dire, il a préféré supprimer la phrase; il n'avait donc pas accès au texte hébreu comme Luc, ou ne le comprenait pas.

Lorsqu'on lit une connerie dans un texte ancien, on met souvent cela sur le compte de l'ignorance de nos aïeux et on se trompe en faisant cela; en effet, nos aïeux n'étaient pas des imbéciles comme on veut nous le faire croire. Autrement dit, quand on lit une connerie dans un texte, il convient de se demander si le texte n'a pas été altéré. Une des caractéristiques des écrivains des siècles passés est de plagier leurs prédécesseurs: la pratique était normale et ne posait pas de problèmes. C'est ainsi qu'ils prenaient des textes préexistants, ils les transformaient, et parfois, par leurs réécritures, écrivaient des contre sens. Tous, du moins cela nous est arrivé, nous avons déjà remanié des textes à nos ordinateurs, et à force de triturer le texte, on se rend compte, avec le temps, que nos ajouts ont embrouillé d'autres parties du texte; on corrige, on recorrige encore, mais on doit en permanence faire attention de ne pas avoir créé de nouvelles contradictions. 

La semence tombe en quatre endroits: le long d'un chemin, sur un sol dur, parmi des épines, et dans une bonne terre. Que les semences tombées le long du chemin soient foulées aux pieds ou picorées par les oiseaux, nous pouvons l'admettre; que les semences tombées dans une bonne terre donnent du fruit, nous pouvons aussi l'admettre; mais que des semences tombent sur du roc, qu'elles sont alors brûlées et séchées, après avoir subitement levée, parce qu'elles n'ont pas de racines, voici qui est pour nous plus compliqué à admettre; de même que les semences tombées parmi les épines ont été étouffées: il y a des choses qui ne vont pas avec ce texte. 
Les explications sur cette semence qui tombe sur des pierres et que tentent de donner Matthieu et Marc sont très maladroites, Thomas et Luc préfèrent garder une certaine mesure. 

Nous proposons les corrections suivantes:
  1. Remplacer les épines par les ronces, plus logique;
  2. Déplacer Thomas 3b à 3e après le première endroit où est tombé la semence;
  3. La partie relative à la semence sur le sol pierreux n'est pas sauvable pour plusieurs raisons, et le mieux est donc de la supprimer. En effet, si la semence tombe sur un sol pierreux, pourquoi lève-t-elle aussitôt? Cela n'a guère de sens, une graine doit germer en terre pour pouvoir lever; la mention qu'elle fut brûlée quand le soleil parut n'a pas plus de sens, la graine semée sur la pierre ne produira aucun fruit, la précision est donc superflue.
  4. La suppression de ce passage entraînerait comme conséquence logique de devoir supprimer le passage parallèle dans l'interprétation de la Parabole. Mais les caractéristiques de cette interprétation (Mt 13, 20–21; Mc 4, 16–17; et Lc 8, 13), avec le remaniement du passage de Thomas qui a été déplacé, permet de fusionner cette interprétation avec celle qui est donnée de la semence qui est jetée sur le chemin.
  5. Quand on lit que Satan vient et enlève la parole semée en eux, cela doit se rapporter à la parole qui est tombée dans les épines; en effet, la texte dit bien semée en eux, ce qui implique qu'elle a pris racine, au moins un peu, cet exemple ne peut concerner que la semence tombée dans les ronces, dont il dit qu'elles étouffèrent la parole.
  6. Des expressions comme de peur qu'ils ne croient et soient sauvés et avec un cœur honnête et bon, sont des expressions trop morales et propres à Luc, qui ne faisaient certainement pas partie de l'original.
  7. L'expression «parole» est étrange et est peut-être une réécriture, nous supposons que l'original avait commandements, plus logique que parole dans le contexte de la parabole; si la parabole avait été énoncée à Alexandrie vers 100, ce serait certainement logos–parole, mais en Judée en 30, ce serait nettement plus improbable, pas impossible, juste improbable quant au contexte. 
  8. Nous pensons enfin que l'original fusionnait parabole et explication.
  9. Certaines parties qui furent déplacées, le furent peut-être volontairement, mais peut-être aussi accidentellement, ainsi les compositions en poésie hébraïque sont parfois réparties sur deux colonnes: le vers 1, sur la colonne 1; et le vers 2, sur la colonne 2; les fragments hébreux du Siracide ont montré qu'il existait bien deux manières d'écrire les textes versifiés, soit sur deux colonnes, soit sur une colonne. L'utilisation de tels systèmes peut mener à des confusions et à des inversions comme cela est parfois constaté dans les manuscrits qui nous sont parvenus.
  10. Certaines parties de nos restitutions sont évidemment impossible à prouver, mais notre texte est bien plus cohérent avec la réalité de la Judée des années 30 de l'ère chrétienne, et non avec les concepts des judaïsants d'Alexandrie ou d'Antioche dans les années 130. 
  11. Dans notre reconstitution, le verset de conclusion est une hypothèse non justifiée par le texte; dans les autres endroits du texte, même si nous modifions l'ordre nous restons conforme, autant que possible, aux différentes versions du texte et à ce que nous pouvons savoir de la Judée des années 30 qui traversait une période où les Apocalypses étaient les textes les plus lus et où les perspectives eschatologiques de la fin des temps étaient la norme. En effet, et jusqu'à la destruction du second Temple, le judaïsme traverse une période ultra rigoriste, il est ainsi difficile d'imaginer que Jésus n'aurait pas suivi cette structure de pensée. La plupart des passages faisant de Jésus une sorte d'avatar de la bonté universelle sont des falsifications et ne correspondent en rien à ce que l'on sait de la Judée de cette époque. Signalons à toute fin utile, que les Juifs qui ne pratiquaient pas le sabbat étaient généralement assassinés, excepté dans les cités hellénisées comme Sephoris; mais ce qui était possible dans la capitale de la Galilée était impossible dans le reste de la Galilée, elle aussi traversée, et peut-être encore plus que la Judée, par ce courants ultra. Les campagnes de la Galilée étaient tenues d'une main de fer par les disciple de Judas le Galiléen qui commanda une insurrection en 6 afin de s'opposer au recensement qu'avaient décidé les Romains. 
  12. Enfin, rappelons que le Jésus de l'histoire était un Juif qui enseignait la Torah, il faut sans cesse en tenir compte quand on veut comprendre le vrai du faux dans les évangiles. Jésus n'a pas créé le christianisme. 

Le passage de la semence qui tombe sur le sol pierreux n'est pas original sous cette forme, en tout cas ne nous semble pas avoir fait partie de l'original de la parabole: les référence au soleil, brûlée, séchée, nous ferait plutôt penser à l'évaporation de la rosée, qu'à une semence solide; c'est d'ailleurs la reconstitution que nous tenterons. Ce passage devait probablement comporter une explication qui n'a pas été conservée. Le passage pourrait contenir alors une allusion à quelque chose de fugace, comme le royaume de Dieu qui s'aperçoit dans la contemplation spirituelle et qui disparaît dès que nous quittons cette contemplation.


Reconstitution de la Parabole et de l'explication:

Un semeur sortit pour semer des semences
il en remplit sa main et en jeta
Tomba la semence le long du chemin
Mais, foulée aux pieds ou mangée par les oiseaux 
Ne poussèrent nulle racine en bas dans la terre
Ne produisirent nul épi en haut vers le ciel
Ainsi est l'homme qui reçoit les commandements,
Mais qui manque de persistance: il succombe au moment de l'épreuve
Tomba la semence parmi les ronces,
Elles l’étouffèrent ou le ver la mangea
Ainsi est l'homme qui est pris par les soucis du siècle,
la séduction des richesses et les désirs de la chair
Alors sont étouffés les commandements et ne portent point de fruit
Le malin vient et enlève la parole semée en eux.
Tomba enfin la semence dans le bon sillon
Prit racine la semence, l’humidité la préserva 
Alors elle leva et donna du bon fruit
chaque grain en donna, un cent, un autre soixante, un autre trente 
Ainsi est l'homme qui reçoit les commandements
Il les étudie afin de bien les appliquer
Les fruits viennent alors à maturité
Et sans cesse, il s'affermit dans la Lumière



Tomba la rosée sur les pierres,
le soleil parut et elle disparut
Ainsi est... [suite impossible à reconstituer]


Comme on le voit, une lecture attentive du texte montre les erreurs de traduction et la connaissance de l'époque rédactionnelle des évangiles, montre les réécritures. Bien des chrétiens supposent à la suite de Paul que Jésus a aboli la Torah, Marcion prétendait d'ailleurs que dans la version qu'il avait de Matthieu, Jésus disait qu'il était venu abolir la Loi. Mais ce n'est pas le cas, Jésus a appliqué les prescriptions de la Torah.

Que conclure sur l'Évangile de Thomas? Ce texte contient sans l'ombre d'un doute des leçons qu'il convient d'examiner, mais il ne s'agit pas des originaux des évangiles. Les originaux ont probablement été révisés par les premiers traducteurs, d'autres vinrent après eux et en supprimèrent les éléments les plus judaïsants. 








L'Évangile de Thomas, la source Q et les synoptiques: Essai de reconstitution de la Parabole du Semeur (Partie I)

La version copte de l'Évangile de Thomas a été retrouvée à Nag Hammadi en 1945; ce texte était déjà partiellement connu par le papyrus grec Oxyrhynchus 654, trouvé à la fin du XIXe siècle.
L'Évangile de Thomas a fasciné les gens pour plusieurs raisons: d'abord, il a révélé que des gens s'intéressaient à Jésus en tant que sage, et non en tant que sauveur mort et ressuscité; ensuite sa découverte confortait la source Q. 
La Source Q (Q, l'initiale de l'allemand Quelle signifiant «source») est une des plus brillante théorie pour résoudre le problème synoptique. En fait, on constate que les évangiles de Matthieu et de Luc diffèrent principalement de l'Évangile de Marc, par l'ajout de paroles de Jésus, regroupées principalement mais pas exclusivement, dans le Sermon sur la Montagne, le Discours aux Disciples, et des Paraboles ajoutées ici et là, etc. En effet, la plupart des miracles présents en Luc et en Matthieu se trouvent aussi en Marc [Excepté la guérison du serviteur du centurion; ce passage est peut être absent volontairement de Marc, en ce sens qu'il décrit un Romain converti au judaïsme, or le christianisme s'affiche comme une religion concurrente du judaïsme; Marc a dû estimer plus intelligent de ne pas mentionner cette histoire. Notons que Jean conserve le texte, mais le remanie, le centurion devient un «officier du roi» afin d'effacer l'allusion aux prosélytes ou convertis au judaïsme; notons que la falsification de Jean n'est pas très intelligente, en effet, il prétend qu'il s'agissait d'un officier du roi, mais de quel roi: Hérode est mort en –4, et Agrippa ne deviendra roi de Judée qu'en 37, donc bien après la mort de Jésus; la Galilée était à ce moment-là sous la domination d'Hérode Antipas qui n'a jamais porté le titre de roi, mais seulement celui de tétrarque.] Les évangiles de Luc et de Matthieu diffèrent encore de l'Évangile de Marc, en ce qu'ils traitent de l'enfance de Jésus: néanmoins, et quoi que ce ne soit pas notre propos, les parties des évangiles de Luc et de Matthieu relatives à l'enfance de Jésus semblent provenir, malgré leurs divergences, du Proto-évangile de Jacques qui date des années 138–140. En effet, la version des quatre évangiles sur laquelle Marcion mit la main en 138 différait de nos évangiles. Il semble que l'Évangile de Matthieu en usage à ce moment-là commençait avec la Baptême de Jean et ne mentionnait ni généalogie de Jésus, ni mages, ni massacres des innocents, ni fuite en Égypte; quant à l'Évangile de Luc, il semblait commencer avec la préface (1, 1–4),  les passages sur Jean Baptiste (1, 5–25 ; 1, 57–80, mais avec un Benedictus probablement moins développé que dans la version actuelle et passait directement au Baptême de Jean en Luc 3, 1. L’annonce à Marie, la visitation à Élisabeth, la naissance de Jésus, la circoncision au Temple, les prophéties de Shiméon et d’Anne, le départ pour Nazareth dépendent aussi du Proto-évangile de Jacques, quant à Jésus interrogé au Temple c'est une reprise de l'Autobiographie de Flavius Josèphe qui raconte qu'il fut interrogé sur sa connaissance des lois vers 13 ans. Bref tout le chapitre II de Luc n’avaient pas encore été composé; pareillement la généalogie de Jésus n’en faisait pas partie (3, 23–38). En fait, ce premier Évangile de Luc ne donnait aucune indication sur les origines de Jésus, mais seulement sur les origines de Jean Baptiste; c’est pour cela que Marcion supposa que Jésus était sans naissance et était apparu spontanément vers 30. Il le supposa d’autant plus que les origines de Jean le Baptiste étaient clairement indiquées.

La nature de la Source Q est toujours débattue même s'il est certain que l'Évangile de Thomas n'est pas la Source Q, comme quelques uns l'ont pensé.

Concernant l'Évangile de Thomas, si le texte est fascinant, il y a peu de chance que les paroles qui n'ont pas de parallèles avec les évangiles synoptiques auraient été prononcées par Jésus (il convient d'excepter le Logion 1 et l'un ou l'autre); quant aux paroles de Jésus qui sont parallèles aux synoptiques, elles contiennent quelquefois des leçons intéressantes, comme nous le verrons, mais aussi de nombreuses réécritures gnostiques postérieures à 120, voire à 150. C'est évidemment le problème de son utilisation comme source historique pour retrouver les paroles originales de Jésus: les réécritures gnostiques compliquent singulièrement l'entreprise. Loin de nous de vouloir condamner la gnose; nous disons simplement que de nombreuses paroles de cet évangile peuvent difficilement avoir été prononcée en Judée en 30, alors que leur structure correspond nettement plus à la pensée gnostique en usage à Alexandrie dans les années 100–200.

Pourtant la structure de l'Évangile de Thomas et la conception de la Source Q aurait dû susciter un autre débat qui n'a jamais eu lieu: JÉSUS A-T-IL ÉTÉ UN ÉCRIVAIN? 
Cette question est effacée à cause de la théologisation de Jésus (Jésus devenu Dieu) et à cause des miracles, et surtout de l'attrait qu'ont les chrétiens pour quelques passages: tout le monde connaît la narration de la Femme adultère (qui est une composition due à Marcion ou à l'un de ses disciples), mais personne ou très peu la Parabole du Semeur (qui est certainement authentique, même avec des réécritures). 
Cette question d'un Jésus écrivain est cruciale; en effet, de nombreuses paroles qui lui sont attribuées dans les évangiles sont des apophtegmes, or personne ne parle en énonçant des sentences. Par contre, les recueils de sentences et autres apophtegmes est un genre très prisé dans l'Antiquité (Voir les Proverbes et le Siracide en monde juif, le pseudo Phocylide dans le judaïsme alexandrin, et en monde païen: les Sentences de Sextus le Pythagoricien, et encore celles des Sept Sages.) Et on peut se demander, si la première façon dont se fit connaître Jésus Fils de Joseph n'est pas en composant une Sagesse (Hokmah Yehôshu°a ben Yôsef) dont les paroles auraient été ne serait-ce que partiellement, conservées dans les évangiles synoptiques et dans celui de Thomas. Un tel texte aurait pu être lu publiquement en Judée et permettrait de comprendre comment Jésus passa à travers les siècles. En effet, l'idée que ses paroles auraient été notées par quelques disciples et pourquoi pas, sur des os de chameaux comme le Coran, et qui ensuite en auraient fait un recueil reste peu vraisemblable. La structure de ses paroles et de ses paraboles dans les évangiles respirent la composition littéraire. Hélas, l'idée d'un Jésus écrivain aura été effacée par les évangélistes; en effet, Jésus n'est-il pas le fils de Joseph, et sans instruction comme l'affirment les évangiles, Mahomet était aussi supposé avoir été un illettré... Présenter Jésus comme dépositaire d'un savoir venant directement de Dieu était une manière de le déifier, alors que s'il fut un écrivain, il devenait vraisemblable qu'il était érudit, que c'était un sage, qu'il était instruit et probablement issu des classes supérieures, et plus le fils d'un pauvre charpentier de Nazareth comme les évangiles tentent de le faire croire.

FIN DE LA PARTIE I

— Stephan HOEBEECK