mercredi 13 avril 2016

Le sens véritable de la guérison du lépreux...

À ceux qui veulent réviser le christianisme, on les accuse d'utiliser beaucoup de «si»; et cela est vrai, contredire une tradition vénérable n'est en rien facile, d'autant plus que ce que nous avons ce sont des copies de copies de copies, etc...
Pourtant deux documents sont venus jeter le trouble: l'Évangile de Thomas et le papyrus egerton. Autant le premier est connu, autant le second est inconnu. Le premier a montré que des hommes se sont intéressés à Jésus non pour sa résurrection et son salut, mais pour sa sagesse; quant au second, le papyrus egerton, il est considéré comme plus ancien que les évangiles canoniques et semble dater des années 120. Il donne de très curieuses leçons qui montrent l'évolution textuelle des textes primitifs à égerton et d'egerton aux évangiles canoniques. 
Le papyrus egerton présente une version primitive de la guérison du lépreux, que l'on trouve dans les évangiles synoptiques (Matthieu 8, 2–4; Marc 1, 40–45; Luc 5, 12–16) qui modifie considérablement la compréhension qu'on peut avoir du texte.
Nous allons donc faire une lecture synoptique d’egerton (trad. Menahem), de Matthieu, de Marc, de Luc et des sources bibliques. En effet, la guérison des évangiles n’est pas sans rappeler celle que fit Élisée pour Nachman, un général de l’armée syrienne, qui fut frappé par la lèpre (IIe Livre des Rois, chapitre V). Voici son histoire que nous interromperons quand elle deviendra convergente avec les évangiles:
Naaman, général d’armée du roi de Syrie, était un homme considérable et en grande faveur chez son maître, parce que le Seigneur avait donné par lui la victoire à la Syrie; mais cet homme, ce vaillant guerrier, était lépreux. Or, les Syriens, ayant fait une incursion sur le territoire d’Israël, en ramenèrent captive une jeune fille, qui entra au service de l’épouse de Naaman. Elle dit à sa maîtresse : « Ah ! Si mon maître s’adressait au prophète qui est à Samarie, certes il le délivrerait de sa lèpre. » Naaman vint l’annoncer à son maître, disant : « Voilà ce qu’a dit cette jeune fille, qui est du pays d’Israël. » Le roi de Syrie répondit : « Va, pars ; je veux envoyer une lettre au roi d’Israël. » Et il partit, emportant dix kikkar d’argent, six mille pièces d’or et dix habillements de rechange. Il remit au roi d’Israël la lettre, ainsi conçue : « Au moment où cette lettre te parviendra, sache que j’ai envoyé vers toi Naaman, mon serviteur, pour que tu le délivres de sa lèpre. » À la lecture de cette lettre, le roi d’Israël déchira ses vêtements et dit : « Suis-je donc un dieu qui fasse mourir et ressuscite, pour que celui-ci me mande de délivrer quelqu’un de sa lèpre ? Mais non, sachez-le bien et prenez-y garde, c’est qu’il me cherche querelle. » Cependant, Élisée, l’homme de Dieu, ayant appris que le roi d’Israël avait déchiré ses vêtements, fit dire au roi : « Pourquoi as-tu déchiré tes vêtements ? Qu’il vienne me trouver, et il saura qu’il est des prophètes en Israël ! » (II Rois 1, 1–8.)
Voyons maintenant le synopse de tous ces textes (cliquer pour agrandir):


Nous savons que de telles lectures synoptiques sont très complexes, c’est pourtant le seul moyen pour comprendre les écritures et les réécritures. Nous avons supprimé toute la fin de l’histoire de Naaman, mais nous la donnons en note afin qu’on ne nous reproche pas d’avoir omis quoi que ce soit. La partie finale contient d’ailleurs une similitude avec les évangiles : en effet, Naaman veut faire une offrande à Élisée qui refuse, mais son serviteur appelé Ghéhazi est plus intéressé, et fait croire à Naaman qu’Élisée a changé d’avis, Naaman lui donne le double de ce qu’il désire, et le serviteur part cacher cette offrande chez lui ; mais Élisée n’est pas dupe, et le serviteur devient lépreux comme châtiment. Ce qui n’est pas sans rappeler le passage des évangiles où il est dit :
Allez, prêchez, et dites : « Le royaume des cieux est proche. » Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. [Matthieu 10, 7–8.]
Autrement dit n’acceptez pas de dons pour vos actions théurgiques !
Notons en premier que dans la XIVe de ses Antithèses, Marcion dit :
Élisée, le prophète du Dieu créateur [c’est-à-dire le Démiurge, donc yhwh, qui n’est pas le vrai Dieu d’après Marcion], parmi tant de lépreux israélites, n’a purifié qu’un seul lépreux, le Syrien Naaman, le Christ, bien qu’il soit «l’étranger», a guéri un Israélite que son Seigneur (le Créateur du monde) n’avait pas voulu guérir [nous ne comprenons pas ce que Marcion veut dire par là, mais il est possible que dans une version qu’il lisait ou qu’il a composé lui-même, l’israélite pourrait avoir raconté qu’il avait demandé au Seigneur d’être guéri, et qu’il n’avait obtenu aucune réponse], et Élysée avait besoin de matière pour la guérison, à savoir de l’eau, et sept fois de suite, mais le Christ a guéri par une simple et unique parole, etc. Élysée n’a guéri qu’un seul lépreux, le Christ en a guéri dix [ce passage est en Luc 17, 11–19] et ceci contre les stipulations de la loi [nous ne comprenons pas non plus à quoi Marcion fait allusion] ; il les laissa simplement aller leur chemin pour qu’ils se montrent aux prêtres et il les purifia déjà en chemin sans les toucher et sans une parole, par une force silencieuse, simplement par sa volonté.
De ce qui précède Marcion connaissait probablement encore une autre version du miracle qu’il peut, très bien, avoir composé lui-même.
La guérison des dix lépreux [Jésus, se rendant à Jérusalem, passait entre la Samarie et la Galilée. Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Se tenant à distance, ils élevèrent la voix, et dirent : « Jésus, maître, aie pitié de nous ! » Dès qu’il les eut vus, il leur dit : « Allez vous montrer aux sacrificateurs. » Et, pendant qu’ils y allaient, il arriva qu’ils furent guéris. L’un deux, se voyant guéri, revint sur ses pas, glorifiant Dieu à haute voix. Il tomba sur sa face aux pieds de Jésus, et lui rendit grâces. C’était un Samaritain. Jésus, prenant la parole, dit : « Les dix n’ont-ils pas été guéris ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Ne s’est-il trouvé que cet étranger pour revenir et donner gloire à Dieu ? » Puis il lui dit : « Lève-toi, va ; ta foi t’a sauvé. »] en Luc 17, 11–19 est certainement une composition de Marcion ou des Samaritains qui ont tronqué les évangiles; on estime en général que la forme primitive des évangiles destinée aux païens a été composée par un Samaritain qui a essayé de monter les chrétiens contre les Juifs, en présentant ces derniers comme malveillants et les Samaritains comme bienveillants.
Venons-en donc à la critique des évangiles et notons les différences fondamentales entre les deux versions, celle d’egerton et celle des synoptiques qui, malgré leurs différences, restent similaires et issues de la même source ou de la même falsification :

  • dans l’évangile d’Egerton, le lépreux ne se prosterne pas devant Jésus, alors que dans les synoptiques, il est déifié ;
  • dans l’évangile d’Egerton, le lépreux fournit une explication de sa contamination, d’ailleurs pas très cohérente et absente des synoptiques ;
  • dans l’évangile d’Egerton, Jésus ne touche pas le lépreux (un interdit biblique), alors que dans les synoptiques, il touche le lépreux ; notons que Naaman, le général syrien qui vient auprès d’Élisée pour être guéri, se plaint de ne pas être touché par le prophète ;
  • notons une différence propre à l’Évangile de Marc, la version officielle dit que « Jésus fut ému de compassion », alors que le Codex Bezæ a « Jésus se mettant en colère », on en ignore la raison.
  • l’évangile d’Egerton ne contient pas les gloses explicatives sur le secret qui doit entourer sa guérison ; idée d’ailleurs contradictoire avec l’injonction que Jésus lui fait d’aller se montrer aux prêtres afin qu’ils constatent sa guérison.

Commençons par la fin, les gloses explicatives sur le secret, sont certainement des éxagérations des évangélistes; en effet, sans celles-ci on aurait l’impression que Jésus est un vantard.
La mention du Codex Bezæ sur Jésus se mettant en colère est compatible avec l’explication que donne le lépreux sur sa contamination (j’ai fréquenté des lépreux et j’ai attrapé la lèpre...)
L’insistance avec laquelle les évangiles affirment que Jésus le toucha, n’est pas un geste de compassion infinie, mais plus prosaïquement, l’affirmation que Jésus se fout éperdument des normes de pureté qui sont décrites de la Torah et de ses interdits.
L’évangile d’egerton ne déifie pas Jésus.
L’explication que donne le lépreux est la clé du passage, c’est pour cela qu’elle fut supprimée des synoptiques  : en effet, qui serait assez fou pour voyager et pour manger avec des lépreux, alors que cette maladie était la terreur de populations entières. Rappelons qu’il n’existait aucun moyen de guérison, en plus, une telle maladie condamnait celui qui l’attrapait à vivre en marge de la société: ni son épouse, ni ses enfants ne pouvaient l’approcher de peur d’être contaminés et de devenir comme lui. En fait, il ne s’agit pas d’un lépreux, mais simplement d’une personne qui est devenue impure. Cette révision permet de comprendre le passage conservé dans le Codex Bezæ, qui dit que Jésus se mit en colère. Mais si c’est un pécheur qui a contracté des impuretés en voyageant, pourquoi vient-il trouver Jésus ? La moins mauvaise solution consiste à supposer que ce pécheur a voyagé d’un camp essénien à un autre, et qu’ayant contracté des impuretés, probablement par imprudence, il demande au maskîl (le chef d’un camp essénien, notons que l’un des sens de maskîl est enseignant, le titre donné à Jésus dans la papyrus egerton ) de la purifier par sa puissance spirituelle. On a retrouvé des manuscrits esséniens qui suggèrent de telles actions comme 4q434 ou 4q512, même si ceux-ci sont trop fragmentaires pour qu’on puisse conclure avec une totale certitude.
Nous proposons donc la reconstitution suivante, les passages en italiques sont de nous : 
[Et un homme venant au camp de sainteté, se présenta à l’enseignant qui était Jésus], et il dit : «Enseignant Jésus, en voyageant avec des pécheurs et en mangeant avec eux, je suis moi-même devenu impur. Si tu le veux donc, je deviendrais pur.» Jésus, se mettant en colère, le rabroua, et il lui dit: «Je le veux, sois pur.» Et son impureté l’a alors quitté. Et Jésus dit : « Va, présente-toi aux prêtres et offre [des offrandes] concernant la purification que Moïse a ordonnée, et ne pèche plus [=fais plus attention une prochaine fois]. » [Et l’homme entra alors dans le camp.]
Il n'y a aucun miracle, seulement une purification spirituelle. Le papyrus d'egerton est un évangile d'époque moyenne pendant laquelle les chrétiens commençaient à déifier Jésus tout en conservant les enseignements de la Torah. Dans les versions révisées des évangiles, les canoniques, Jésus sera alors totalement déifié et la Torah rejetée quasi complètement.

samedi 9 avril 2016

Le baptême de Jean

Dans les évangiles de Marc et de Luc, nous lisons que Jean le Baptiste prêchait
le baptême de repentance pour la rémission des péchés (Marc 1, 4 et Luc 3, 4)
Dans Matthieu, la nature du baptême de Jean n'est pas décrite.

Dans Flavius Josèphe, nous lisons que Jean le Baptiste exhortait les hommes
à pratiquer la vertu et à être justes les uns envers les autres et pieux envers Dieu pour recevoir le baptême car c’est à cette condition que Dieu considérait le baptême comme agréable, s’il servait non pour se faire pardonner certaines fautes, mais pour purifier le corps après que l’on eut purifié l’âme par la justice [Antiquités Juives, Livre XVIII, chapitre V, §2.]
Dans son Autobiographie, Flavius Josèphe dit encore que:
quand j’entendis parler d’un certain Bannous qui vivait au désert, se contentait pour vêtement de ce que lui fournissait les arbres, et pour nourriture, de ce que la terre produit spontanément, et usait de fréquentes ablutions d’eau froide de jour et de nuit, par souci de pureté, je me fis son disciple. Après trois années passées près de lui, ayant accompli ce que je désirais, je revins dans ma cité.
Il n'y a guère de doutes que Bannous est un disciple de Jean le Baptiste, et c'est la raison pour laquelle il mentionne Jean. Flavius Josèphe a donc eu accès à un disciple direct de Jean pour connaître ses enseignements et ce qu'il dit n'a rien à voir avec les évangiles. 
Le baptême de Jean ressemble à des ablutions purificatrices, mais prise directement dans l'eau d'une rivière et non dans un miqveh, comme cela se passe habituellement dans le monde juif. Mais ce n'est pas la seule différence, d'après Flavius Josèphe, Jean n'annonce pas Jésus, mais enseigne aux hommes à pratiquer la vertu.

Qui est le plus crédible: les évangiles ou Flavius Josèphe? Les évangiles commettent de nombreux anachronismes, preuve de leur rédaction tardive, ils serait donc plus prudent de suivre sur ce sujet-là Flavius Josèphe.

Il se peut enfin que les évangiles aient falsifié un aspect de Jean le Baptiste. En effet, on sait que les rabbins demandent pour que la conversion au judaïsme soit valide que le ou la converti prennent un bain purificateur (l'homme doit en plus se faire circoncire). Ceci pourrait indiquer que Jean convertissait beaucoup de non-juifs au judaïsme; et comme le christianisme est devenu rival du judaïsme, les évangiles peuvent avoir minimisé cet aspect de Jean afin de ne pas faire de publicité à la religion rivale.





jeudi 7 avril 2016

Qui est Siméon qui accueillit Jésus au Temple.

En Luc 2, 25–35, quand Jésus bébé est amené au Temple pour y être consacré (énigmatique, un qohen oui, un nazir pourquoi pas, sinon c'est peut-être une confusion avec la cérémonie du rachat; en effet, les aînés de chaque israélite devaient servir comme prêtres, mais à cause du veau d'or, le service du Temple sera réservé aux lévites et aux aaronide); il croise un certain Siméon qui prophétise à propos de l'enfant Jésus. Avant de tenter d'identifier ce Siméon, examinons le passage en question:
Et voici, il y avait à Jérusalem un homme appelé Siméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il avait été divinement averti par le Saint-Esprit qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.  Il vint au temple, poussé par l’Esprit. Et, comme les parents apportaient le petit enfant Jésus pour accomplir à son égard ce qu’ordonnait la loi, il le reçut dans ses bras, bénit Dieu, et dit [Nunc Dimitis]: Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur S’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu ton salut, Salut que tu as préparé devant tous les peuples, Lumière pour éclairer les nations, et gloire d’Israël, ton peuple. Son père et sa mère étaient dans l’admiration des choses qu’on disait de lui. Siméon les bénit, et dit à Marie, sa mère: «Voici, cet enfant est destiné à amener la chute et le relèvement de plusieurs en Israël, et à devenir un signe qui provoquera la contradiction, et à toi-même une épée te transpercera l’âme, afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient dévoilées.»
On a proposé plusieurs identifications de ce Shiméon:
  • Certains se demandent si ce ne serait pas le grand-prêtre Shiméon le Juste qui vivait selon certains vers –270 et selon d'autres vers –200; il aurait vu ces jours prolongés afin de pouvoir voir le messie. Nous ne croyons pas que cette théorie soit très sérieuse.
  • Le patriarche du Sanhédrin Hillel avait un aîné appelé Shiméon qui pourrait correspondre, néanmoins sa présence au Temple surprend, Shiméon ben Hillel est un sage pas un qohen.
Il a pourtant une troisième possibilité qui n'a jamais été mentionnée. En effet, écrire ce nom et pas un autre implique pour Luc que ses lecteurs savaient l'identifier raisonnablement. On en voit pas trop comment, ils auraient fait le rapprochement avec Shiméon le Juste, mort 200 ans avant ou avec Shiméon ben Hillel, surtout connu dans la littérature talmudique. Or il y a bien un Shiméon connu à cette époque, un Shiméon qui était en vie en 6 (puisque d'après Luc, Jésus nait au moment du recensement) et qui pouvait se trouver à Jérusalem et aussi au Temple; et que les lecteurs de Luc pouvaient facilement identifier. Il s'agit de Shiméon l'Essénien qui est mentionné dans la Guerre des Juifs et aussi dans les Antiquités Juives, voyons ce que Flavius Josèphe en dit:
Avant qu’Archélaüs eût été invité à se rendre à Rome, il eut le songe suivant, qu’il raconta à ses amis. Il avait vu dix épis de blé pleins de froment ; déjà arrivés chacun à pleine maturité, et il lui avait semblé que des bœufs les dévoraient. Une fois éveillé, pensant que sa vision lui présageait des choses graves, il fit venir les devins qui s’occupaient d’interpréter les songes. Comme ils différaient d’avis les uns des autres — car tous étaient loin de s’accorder. Simon, Essénien de race, après avoir demandé qu’on lui garantit sa sûreté, dit que cette vision présageait à Archélaüs un changement peu favorable dans ses affaires; en effet, les bœufs étaient signe de souffrance, puisque c’étaient des animaux assujettis à un labeur pénible; quant au changement de situation, il s’annonçait par le fait que la terre labourée par leur travail ne pouvait rester dans le même état ; les dix épis signifiaient un nombre égal d’années puisqu’il y a une moisson par année: c’était le terme fixé pour la puissance d’Archélaüs. Telle fut son interprétation de ce songe. Cinq jours après avoir vu cette vision, Archélaüs vit arriver l’autre Archélaüs envoyé en Judée par l’empereur pour le citer en justice. [Antiquités Juives, XVIII, XIII, 3.]
Siméon l'Essénien en tant qu'essénien était certainement un qohen, sa présence au Temple est donc vraisemblable, si ce n'est certaine. En effet, même si les Esséniens avaient quitté le service du Temple quand la halakah pharisienne fut appliquée à partir de –76 (la dispute porte sur les sacrifices, les Esséniens refusant les sacrifices d'animaux gravides, alors que les pharisiens les autorisaient; les esséniens estimaient aussi que les Gentils non convertis ne devaient pas apporter de sacrifices au Temple, car quoi que de bonne volonté, ces derniers pouvaient ne pas savoir que l'offrande qu'ils veulent faire est soumise à de nombreuses conditions, etc.); ils se réconcilièrent avec Hérode, comme le rappelle Flavius Josèphe à propos de l'amitié de Manaham l'Essénien et d'Hérode le Grand devenu roi. Il serait aussi raisonnable d'attribuer le traité intitulé Quelques Questions sur la Torah et retrouvé à Qumran à Manaham l'Essénien; en effet, le traité s'adresse à un roi, et Hérode était roi; de plus le traité suppose que la halakha pharisienne a été appliquée au Temple, or elle ne le sera qu'après la mort de Jannée en –76. On pourrait imaginer aussi que ce traité était destiné à Aristobule II qui sera roi de –66 à –63, mais il semble difficile d'imaginer qu'Aristobule II ne connaissait pas les préceptes esséniens dont son père fut proche; alors que pour Hérode, il était nécessaire de faire une courte présentation des décisions esséniennes sur les sacrifices; sans pour autant devoir y apporter d'amples justifications afin de ne pas obliger Hérode à consacrer trop de temps sur ces matières complexes, d'autant plus que ses nombreuses épouses requéraient toute son attention.
Il est très probable que Manaham l'Essénien doive être identifié avec Manahem qui fut le prédécesseur de Shammay comme Av Beth Din (vice-président) du Sanhédrin à l'époque d'Hillel. 

Cette identification de Siméon à Siméon l'essénien est encore confirmée par un autre point, puisqu'il dit à Marie:
Voici, cet enfant est destiné à amener la chute et le relèvement de plusieurs en Israël, et à devenir un signe qui provoquera la contradiction, et à toi-même une épée te transpercera l’âme, afin que les pensées de beaucoup de cœurs soient dévoilées.
Or ces passages ne sont pas sans rappeler, ce que nous lisons dans les Hôdayôth, aussi retrouvés à Qumran, littérature qu'un essénien est supposer connaître:
Et je fus un piège pour les pécheurs, mais la guérison pour tous ceux qui se convertissent du péché, la prudence pour les simples et le ferme penchant de tous ceux dont le cœur est troublé...  [II, 8b–9.]
Et:
Et je fus un homme de querelle pour les interpètes d’égarement [mais un homme de paix] pour tous ceux qui voient les choses vraies. Et je devins un esprit de jalousie envers tous ceux qui recherchent les choses flatteuses. [II, 14b–15.]

Cette identification de Siméon l'Essénien au Siméon qui prophétise sur Jésus était assez simple à réaliser, mais comme elle remet en question la datation ancienne des évangiles, on préfère regarder ailleurs; parce qu'alors il devient manifeste que Flavius Josèphe est une des sources des évangiles, et donc que les évangiles sont certainement très postérieurs à 120. Bien des clés sont accessibles pour identifier d'innombrables passages des évangiles, il suffit juste de comprendre que la datation précoce des évangiles, c'est-à-dire en 60–80, est impossible à soutenir. 

P.S. Précisions encore que quand Luc dit: qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Christ du Seigneur, cela pourrait simplement confirmer qu'Archelaos ne lui a fait aucun mal.

— Stephan HOEBEECK

mardi 5 avril 2016

Luc l'Évangéliste, lecteur inattentif de Flavius Josèphe

L'Évangile de Luc a été composé d'après la tradition par un certain Luc qui aurait été médecin et serait originaire d'Antioche. Il aurait été un disciple de l'apôtre Paul et serait le rédacteur de son évangile et d'une partie des Actes des Apôtres, celle consacrée à Paul. La majorité des spécialistes estiment que son évangile date des années 80, en estimant que le Discours eschatologique comporte des allusions à la Première Guerre judéo-romaine (66–70). Ces spécialistes devraient relire Flavius Josèphe qui décrit parfaitement la Première Guerre judéo-romaine qui ne correspond absolument pas à ce que dit le Discours eschatologique; par contre ce discours contient des allusions à la Seconde Guerre judéo-romaine (132–135):
  • Le discours parle du retour des Juifs en Judée, ce qui a dû se produire dans les années 118 et  suivantes, il s'agit d'une conséquence directe de l'expulsion des Juifs de différentes provinces romaines suite à la révolte des Communautés (115–118).
  • Il parle de la profanation du Temple de Jérusalem, et le discours insiste sur la nécessité de fuir Jérusalem à ce moment-là; or cela ne peut correspondre qu'à la volonté d'Hadrien de bâtir un Temple pour Zeus, sur le site de l'ancien Temple de Jérusalem, ce qui provoquera l'insurrection de Shiméon bar Kokhebâ. La meilleure preuve que ce passage ne concerne pas la Première Guerre judéo-romaine, c'est qu'en cette guerre, le Temple ne sera détruit qu'après la chute de Jérusalem, un peu tard pour fuir.  
  • La mention, vous serez battu de verges dans les synagogues est à nouveau une réminiscence de la Seconde Guerre judéo-romaine; en effet, Shiméon bar Kokhebâ semble avoir considéré que les chrétiens étaient des Juifs, et donc qu'ils devaient servir dans les armées juives, ce qu'ils refuseront, et c'est la raison de leur persécution. 
Comme notre sujet n'est pas le Discours eschatologique, nous arrêterons ici notre comparaison, une analyse fouillée de ce Discours sera publiée cette année et sa longueur nous empêche de la mettre sur Internet (plus de 80 pages). Cette datation tardive est conforme à ce que nous savons de Marcion; en effet, après sa donation de 15kg d'or à l'Église de Rome, on lui permit de prendre copie d'un ensemble de textes qui comportait 4 évangiles et 9 lettres de Paul. Les évangiles de Matthieu et de Luc ne comportaient pas les parties préliminaires, ce qui fit croire à Marcion que Jésus était sans naissance humaine, et le texte était plus primitif que le texte actuel. Le texte de Marcion est ce que l'on appellerait une maquette. 
Dans l'Évangile de Luc, nous lisons à propos du début de l'activité de Jésus, le mention suivante:
C'était la quinzième année du règne de l'empereur Tibère [donc vers 29]; Ponce-Pilate était gouverneur de Judée, Hérode [Antipas] régnait sur la Galilée et son frère Philippe sur le territoire de l'Iturée et de la Trachonitide, Lysanias régnait sur l'Abilène, Hanne et Caïphe étaient grands-prêtres. La parole de Dieu se fit alors entendre à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. 
Rappelons qu'Hanne et Caïphe ne furent pas grands-prêtres en même temps: Caïphe fut grand-prêtre de 18 à 34–35; quant aux grands-prêtres appelés Hanan, il n'y en eut que deux: Hanan ben Seth qui le fut de 6 à 15 et Hanan ben Hanan, le fils du précédent qui le fut en 63, pendant 3 mois et qui fut démis pour avoir exécuté sommairement non Jacques frère de Jésus, mais Bannous, un disciple de Jean le Baptiste et le propre maître de Flavius Josèphe, il s'agit d'un converti au judaïsme, très probablement bénéficiaire de la citoyenneté romaine. D'autres fils de Hanan furent grands-prêtres dont Jonathan ben Hanan qui le fut pendant l'exécution de Jean en 36, et donc après Jésus.
Mais cet article étant consacré aux inattentions de Luc quand il copie Flavius Josèphe, l'erreur qui nous intéresse est celle de la mention: 
Lysanias régnait sur l'Abilène
Le seul Lysanias connut dans l'histoire fut exécuté vers –36 par Marc Antoine, probable vengeance divine pour avoir négocié avec les Parthes et leur avoir promis 500 femmes juives s'ils battaient Hérode et les Romains en –37. Il était appelé roi d'Abilène ou de Chalcis chez Flavius Josèphe et roi des Ituréens chez Dion Cassius, mais ces titres sont équivalents.
L'Abilène est la région autour d'Abila, aujourd'hui Suq Wadi Barada, qui est en Syrie à 5–7 km du Liban et à 15km au nord-ouest de Damas, c'est aujourd'hui un hameau insignifiant de quelques centaines d'habitants, probablement moins depuis l'éclatement de la guerre civile syrienne.
L'Abila après l'exécution de Lysanias devint une province romaine, mais un fils de Lysanias appelé Zénodore y menait une guerre des partisans et finalement Auguste donna l'Abila à Hérode le Grand en –23, afin qu'il mette fin à la rébellion. À la mort d'Hérode, c'est l'empereur Auguste qui fut chargé de déterminer la succession et il décida que
La Batanée, la Trachonitide, l'Auranitide et quelques parties du domaine de Zénodore [c'est-à-dire l'Abila] aux environs de Panias [Césarée de Philippe], avec un revenu de 100 talents, formèrent le lot de Philippe. [Guerre, II, VI, 3.]
Philippe, frère légitime d’Archélaüs, eut la Gaulanitide, la Trachonitide, la Batanée et Panias à titre de tétrarchie. [Antiquités, XVII, VIII, 1.]
Eusèbe de Césarée prétend que Flavius Josèphe aurait expliqué qu'Archélaos aurait eu
le trône des Juifs, et comment lors de sa chute du trône, arrivée dix ans plus tard, ses frères Philippe et Hérode le Jeune [Antipas], ainsi que Lysanias obtinrent chacun leur tétrarchie.
En premier, rappelons que tétrarchie signifie «quatre principauté». Flavius Josèphe mentionne qu'Archélaos avait de nombreux ennemis à Rome et qu'il était considéré comme un incapable, ce qu'il prouvera bien assez tôt. Malgré ce qu'affirme Eusèbe, Auguste lui refusera le trône des Juifs, et ne l'autorisera qu'à porter le titre d'Ethnarque de la tétrarchie de Judée, de Samarie et d'Idumée, il donnera le titre de Tétrarque à Philippe et la souveraineté des territoires sus-mentionnés et donnera ce même titre à Hérode Antipas avec la souveraineté sur la Galilée et la Pérée; il accordera enfin à Salomé, sœur d'Hérode une quatrième et bien modeste partie, savoir la tétrarchie des villes de Jamnée, d'Azotos et de Phasælys, sans pouvoir porter le titre de tétrarque, mais seulement de maîtresse de ces villes. Ce sont les quatre tétrarchies ou principautés issues de la succession d'Hérode. Comme on le voit, Philippe et Antipas obtinrent dès –4 le titre de Tétrarque et non en 6, lorsqu'Archélaos fut démis de ses fonctions. Cette année-là, Auguste reçut tant de plaintes à son sujet qu'il le convoqua, et c'est alors que son pays qui comprenait la Samarie, la Judée et l'Idumée
fut rattaché en tributaire à la Syrie et l’empereur envoya Quirinius, personnage consulaire, pour faire le recensement en Syrie et liquider les propriétés d’Archélaüs. [Antiquités, XVII, XIII, 5.]
Quand le domaine d'Archélaüs eut été réduit en province, Coponius, Romain de l'ordre équestre, y fut envoyé comme procurateur [préfet en réalité, la Judée sera une préfecture de 6 à 38, et une procurature après 44]: il reçut d'Auguste des pouvoirs étendus, sans excepter le droit de vie et de mort. [Guerre, II, VIII, 1.]
Comme on le lit parfaitement dans Flavius Josèphe, la destitution d'Archelaos n'affecta en rien Antipas et Philippe qui conservèrent leurs tétrarchies, et il n'est fait aucune mention d'un quelconque Lysanias.
Mais alors d'où sort le Lysanias Tétrarque d'Abila que mentionne Luc! C'est en réalité très simple. Il faut savoir que Flavius Josèphe n'a jamais parlé un grec acceptable (son mauvais grec faisait rire Titus), et l'écrivait encore moins bien. Il composait ses textes en araméens et soit de lui-même, soit aidé par quelques amis, il traduisait ou faisait traduire en grec ses ouvrages. Ses ouvrages comme les Antiquités Juives, la Guerre des Juifs contre Rome et son Autobiographie sont écrits en mauvais grec, soit maladroitement composés, soit mal traduits; ses écrits sont en grec des évangiles, c'est-à-dire une langue grecque avec une syntaxe araméenne qui peut induire des contre sens... d'autant plus que l'usage des prépositions y sont souvent fantaisistes.
Voyons donc maintenant les passages de Flavius Josèphe relatif au tétrarque Lysanias.
Lysanias est mentionné quand Agrippa Ier devint roi de Judée en 38.
Il [Caius Caligula] s'empressa de donner à Agrippa tout le royaume qu'avait possédé son aïeul, en y joignant, hors des frontières, la Trachonitide et l'Auranitide, dont Auguste avait fait présent à Hérode, en outre un autre territoire dit «royaume de Lysanias». [Guerre, II, XI, 5.]
Cependant, peu de jours après, il [Caius Caligula avant qu'il ne devienne fou] le [Hérode Agrippa Ier] manda près de lui, le fit tondre et lui fit changer de vêtements; puis il lui mit le diadème sur la tête et le nomma roi de la tétrarchie de Philippe en lui faisant cadeau de celle de Lysanias; en échange de sa chaîne de fer, il lui en donna une d'or de poids égal, et il envoya Marcellus comme vice-roi en Judée. [Antiquités, XVIII, VI, 10.]
Mais aussi, après la mort de Caligula et à l'avènement de Claude:
Après s'être débarrassé de tous les soldats qui lui étaient suspects, Claude publia un édit où il confirmait à Agrippa [Ier] le pouvoir que lui avait donné Caius et où il couvrait le roi d'éloges; il ajoutait même à ses possessions toute la Judée et le pays de Samarie qui avaient fait partie du royaume d'Hérode son grand-père. Il lui rendait cela à titre de bien qui lui était dû en raison de sa naissance. Il y ajouta encore Abila de Lysanias et toute la montagne du Liban, et il conclut avec Agrippa un traité au milieu du forum de la ville de Rome. [Antiquités, XIX, V, 1.]
Enfin, lorsque Claude finit par confirmer certaines possessions d'Agrippa II (les Romains avaient soupçonné Agrippa Ier de préparer une révolte contre Rome, ce qui était certainement exact.)
Après ces événements [un conflit entre Juifs et Samaritain qui eut lieu en 50–51.], Claude envoie Félix, frère de Pallas, comme procurateur de la Judée, de Samarie, de la Galilée et de la Pérée: il donne à Agrippa un royaume plus considérable que Chalcis, à savoir le territoire qui avait appartenu a Philippe et qui se composait de la Trachonitide, de la Batanée et de la Gaulanitide, en y ajoutant le royaume de Lysanias et l'ancienne tétrarchie de Varus. [Guerre, II, XII, 8.]
Claude envoya ensuite Félix, frère de Pallas, pour s'occuper des affaires de Judée. Après avoir accompli sa douzième année de principat, il donna à Agrippa la tétrarchie de Philippe et la Batanée, en y ajoutant la Trachonitide et Abila, c'est-à-dire la tétrarchie de Lysanias, mais il lui enleva Chalcis qu'il avait gouvernée pendant quatre ans. [Antiquités, XX, VII, 1.]
Tous ces passages ne sont pas aussi mystérieux que veulent le croire certains, la clé est simplement dans la mention d'Abila de Lysanias. Pourquoi Abila de Lysanias? Tout simplement parce qu'il s'agit pour Flavius Josèphe de distinguer cette Abila des deux autres Abila. En effet, en Jordanie actuelle, il existe deux villes qui, anciennement, s'appelaient Abila. La première Abila se trouvait dans l'ancienne Décapole, proche du Lac de Tibériade et s'appelle actuellement Quwayliba, et est parfois confondue avec la cité de Raphana. La seconde Abila se trouvait dans l'ancienne Pérée et s'appelle actuellement Abil az-Zayt. Il s'agit dans les deux cas, du moins actuellement, de hameaux plus que de villes. Ces trois Abila ne sont séparées entre elles que par quelques dizaines de kilomètre; il faut donc des noms secondaires afin de les distinguer. Pour l'Abila en question, ce sera le nom de son ancien roi, Lysanias. L'Antiquité nous offre d'autres exemples de villes aux même noms, par exemple Césarée. Il y a la principale Césarée, en Israël, puis il y a la Césarée de Cappadoce, aujourd'hui Kayseri en Turquie et la Césarée de Philippe, aujourd'hui Baniyas dans le Golan; il en existe encore d'autres.

Notons rapidement des points fondamentaux, les évangélistes sont très mal renseignés sur l'historicité de Jésus en Galilée qu'ils connaissent très mal. Par exemple, pour l'exorcisme du démon légion qui sont envoyé dans un troupeau de porcs qui iront se jeter dans le Lac de Tibériade, ils disent que l'action s'est passée à Gadara chez Matthieu qui est à 7 km du Lac de Tibériade, belle trotte donc pour le troupeau de porcs, et à Gérasa chez Marc et Luc qui est à 50 km du Lac de Tibériade. Dans les trois cas, les apôtres montrent qu'ils ne connaissent pas la Galilée.

Nous allons mentionner deux autres confusions historiques chez Luc, mais dans les Actes des Apôtres, cette fois.
Il y avait dans l’Église d’Antioche des prophètes et des docteurs: Barnabas, Siméon appelé Niger, Lucius de Cyrène, Manahen, qui avait été élevé avec Hérode le tétrarque, et Saul. [Actes 13, 1.]
Les deux personnages que nous allons examiner sont Lucius de Cyrène et Manahen. Notons juste sur ce dernier que le Codex Bezæ (Ve siècle) a:
Manahen d'Hérode, également frère de lait du tétrarque.
Lucius de Cyrène n'est pas documenté par Flavius Josèphe, mais il n'est pas un inconnu, c'est le nom du chef des insurgés juifs de Cyrénaïque pendant la Révolte des Communautés en 115–118, Lucius de Cyrène s'était proclamé messie et fut crucifié par les Romains vers 116.
Voici au moins qui éclaire sur les origines zélotes du mouvement chrétien. En effet, on sait que les Romains utilisent plusieurs noms pour désigner les insurgés juifs des différentes guerres, et l'un de ces noms est celui de «chrétien», parce qu'ils attendent le messie ou le christ. On a retrouvé dans d'anciens codex de la Bible (IIIe–IVe) siècle des mentions alternatives, les chrétiens ne s'appelant christianos (du messie donc), mais chrestianos (partisan du bon); mais l'expression est trop marcionite et fut grattée et réécrite dans des manuscrits.

Venons-en à Manahem. Ce dernier est mentionné par Flavius Josèphe mais il est en rapport non avec le tétrarque Hérode, mais avec le roi Hérode le Grand; voyons ce qu'il dit:
Il y avait parmi les Esséniens un certain Manahem, d'une honnêteté éprouvée dans la conduite de sa vie, et qui tenait de Dieu le don de prévoir l'avenir. Un jour qu'Hérode, alors enfant, allait à l'école, cet homme le regarda attentivement et le salua du titre de roi des Juifs. Hérode crut que c'était ignorance ou moquerie et lui rappela qu'il n'était qu'un simple particulier. Mais Manahem sourit tranquillement et lui donnant une tape familière: «Tu seras pourtant roi, lui dit-il, et tu régneras heureusement, car Dieu t'en a jugé digne. Et souviens-toi des coups de Manahem, et que ce soit pour toi comme un symbole des revirements de la fortune. Ce te serait, en effet, un excellent sujet de réflexions, si tu aimais la justice, la piété envers Dieu, l'équité à l'égard des citoyens; mais, moi qui sais tout, je sais que tu ne seras pas tel. Tu seras heureux comme personne ne l'a été, tu acquerras une gloire immortelle, mais tu oublieras la piété et la justice, et cet oubli ne saurait échapper à Dieu; sa colère s'en souviendra à la fin de ta vie.» Sur le moment Hérode ne fit pas grande attention à ces prédictions, n'ayant aucun espoir de les voir se réaliser; mais quand il se fut élevé peu à peu jusqu'au trône et à la prospérité, dans tout l'éclat du pouvoir, il fit venir Manahem et l'interrogea sur la durée de son règne. Manahem ne lui en dit pas le total; comme il se taisait, Hérode lui demanda s'il régnerait dix ans. Manahem répondit oui, et même vingt, et trente, mais n'assigna aucune date à l'échéance finale. Hérode se déclara cependant satisfait, renvoya Manahem après lui avoir donné la main, et depuis ce temps honora particulièrement tous les Esséniens. J'ai pensé que, quelque invraisemblance qu'il y ait dans ce récit, je devais le faire à mes lecteurs et rendre ce témoignage public à mes compatriotes, car nombre d'hommes de cette espèce doivent au privilège de leur vertu d'être honorés de la connaissance des choses divines.
Ce Manahem est identifié au prédécesseur de Shammay au Sanhédrin et fut un des zougot avec le patriarche Hillel.
Comme on le voit Luc cherchait un nom à ajouter pour donner quelque crédibilité à son église et il se souvint de Manaham le condisciple d'Hérode; il a juste oublié qu'il s'agissait du roi Hérode et non d'Hérode le Tétrarque.

Venons-en à la troisième errance historique de Luc. Le passage concerne Étienne qui a été mis en accusation devant le Sanhédrin et Gamaliel l'Ancien prend sa défense en disant ce qui suit:
Hommes Israélites, prenez garde à ce que vous allez faire à l’égard de ces gens. Car, il n’y a pas longtemps que parut Theudas, qui se donnait pour quelque chose, et auquel se rallièrent environ quatre cents hommes : il fut tué, et tous ceux qui l’avaient suivi furent mis en déroute et réduits à rien. Après lui, parut Judas le Galiléen, à l’époque du recensement, et il attira du monde à son parti: il périt aussi, et tous ceux qui l’avaient suivi furent dispersés. Et maintenant, je vous le dis ne vous occupez plus de ces hommes, et laissez-les aller. Si cette entreprise ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira; mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez la détruire. Ne courez pas le risque d’avoir combattu contre Dieu. [Actes des Apôtres 5, 35–39.]
Ces événements se sont déroulés vers 35.
Theudas est mentionné par Flavius Josèphe qui dit de lui:
Pendant que Fadus était procurateur de Judée, un magicien nommé Theudas persuada à une grande foule de gens de le suivre en emportant leurs biens jusqu'au Jourdain; il prétendait être prophète et pouvoir, à son commandement, diviser les eaux du fleuve pour assurer à tous un passage facile. Ce disant, il séduisit beaucoup de gens. Mais Fadus ne leur permit pas de s'abandonner à leur folie: il envoya contre eux un escadron de cavalerie qui les surprit, en tua beaucoup et en prit beaucoup vivants. Quant à Theudas, l'ayant fait prisonnier, les cavaliers lui coupèrent la tête et l'apportèrent à Jérusalem. Voilà donc ce qui arriva aux Juifs pendant le temps où Cuspius Fadus fut procurateur. [Antiquités, XX, V, 1.]
Ces événements se sont déroulés vers 43–45.
Judas le Galiléen est aussi mentionné par Flavius Josèphe qui dit:
On lui [à Quirinius] avait adjoint Coponius, personnage de l'ordre équestre, qui devait gouverner les Juifs avec pleins pouvoirs. Quirinius vint aussi dans la Judée, puisqu'elle était annexée à la Syrie, pour recenser les fortunes et liquider les biens d'Archelaüs. Bien que les Juifs se fussent irrités au début à l'annonce de la déclaration des fortunes, ils renoncèrent à résister davantage, sur les conseils du grand pontife Joazar, fils de Boéthos. Persuadés par ses paroles, ils déclarèrent leurs biens sans plus d'hésitation. Mais un certain Judas le Gaulanite, de la ville de Gamala, s'adjoignit un Pharisien, Saddok, et se précipita dans la sédition. Ils prétendaient que ce recensement n'amenait avec lui rien de moins qu'une servitude complète et ils appelaient le peuple à revendiquer sa liberté; car, disaient-ils, s'il leur arrivait de réussir, ce serait au bénéfice de la fortune acquise, et s'ils étaient frustrés du bien qui leur restait, ils obtiendraient du moins l'honneur et la gloire d'avoir montré de la grandeur d'âme d'ailleurs, la divinité collaborerait de préférence à la réussite de leurs projets si, épris de grandes choses, ils n'épargnaient aucune peine pour les réaliser. [Antiquités, XVIII, I, 2.]
Et:
La quatrième secte philosophique eut pour fondateur ce Judas le Galiléen. Ses sectateurs s'accordent en général avec la doctrine des Pharisiens, mais ils ont un invincible amour de la liberté, car ils jugent que Dieu est le seul chef et le seul maître. Les genres de mort les plus extraordinaires, les supplices de leurs parents et amis les laissent indifférents, pourvu qu'ils n'aient à appeler aucun homme du nom de maître. Comme bien des gens ont été témoins de la fermeté inébranlable avec laquelle ils subissent tous ces maux, je n'en dis pas davantage, car je crains, non pas que l'on doute de ce que j'ai dit à leur sujet, mais au contraire que mes paroles ne donnent une idée trop faible du mépris avec lequel ils acceptent et supportent la douleur. Cette folie commença à sévir dans notre peuple sous le gouvernement de Gessius Florus, qui, par l'excès de ses violences, les détermina à se révolter contre les Romains. Telles sont donc les sectes philosophiques qui existent parmi les Juifs. [Antiquités, XVIII, I, 2.]
Ces événements se sont déroulés vers 6.

Notons la succession d'anachronismes: Gamaliel parle peu après la mort de Jésus vers 35 donc, et dit qu'il n'y a pas longtemps parut Theudas qui vivait en 44, donc 10 ans après le discours de Gamaliel, alors que pour lui Theudas est dans le passé. Notons enfin que Judas le Galiléen qui agissait vers 6 est considéré comme postérieur à Theudas qui agissait en 44...

Ces mentions de Gamaliel prouve à nouveau que les évangélistes sont de piètres historiens et qu'ils utilisent Flavius Josèphe.

— Stephan HOEBEECK







lundi 4 avril 2016

Jésus dans le Tamud

Jésus est mentionné plusieurs fois dans le Talmud en termes extrêmement négatifs. Et nous allons essayer d'en expliquer les raisons, mais aussi de clarifier les choses.

Un premier Jésus apparaît en Sanhedrin 107b et Sotah 47, ces textes relatent que Jésus fut l’élève du rabbi Yehoshua Ben Perachiah qui vivait à l'époque de Jean Hyrcan. Le rabbi et Jésus sont à Alexandrie, alors qu'ils sont accueillis gracieusement par une aubergistes, et que le rabbi dit qu'elle est sympathique, Jésus se contente de dire 
Rabbi, elle a les yeux trop petits!
Le rabbi se fâcha et le chassa. Jésus voulut se faire reprendre comme disciple, mais alors que le rabbi priait, il se méprit sur le signe qu'il lui faisait et se crut rejeté. Alors 
Jésus pensa alors qu'il le repoussait définitivement et s'en alla, prit une brique et se prosterna devant elle.
Cette histoire en mélange plusieurs:
  • En premier, Jésus est Jean Hyrcan lui-même qui passa au camp des sadducéens et qui préféra le culte du Temple au culte plus spirituel pour lequel luttaient les rabbins.
  • Le seconde histoire vise vraisemblablement Muhammad qui a d'abord été instruit dans le Judaïsme et puis qui l'a renié, pour adorer une brique, c'est-à-dire la Kaaba de La Mecque. 

On nous dira que le Talmud a été clôturé vers 500, mais il est probable que dans les deux siècles qui suivirent des gloses furent ajoutées et intégrées au texte. Compte tenu de la puissance musulmane, ils ne pouvaient parler de Muhammad qu'allusivement. Néanmoins, on commence à se rendre compte que certains passages du Coran ont bien été composés en hébreu (je pense aux recherches de David Belhassen sur ce sujet).
Rappelons encore que lorsque l'on faisait remarquer à Maïmonide que les dates du Jésus des évangiles et du Jésus du Talmud ne correspondaient pas, il disait que c'était une lignée d'ennemis des pharisiens. Ce passage vise probablement les descendants du Maître de Justice et les hasmonéens qui s'opposèrent aux Rabbins, en d'autres endroits nous avons montré ou tenté de montrer que Jésus loin d'être un fils de David est un fils d'Aaron apparenté aux Hasmonéens. 

Un second Jésus est mentionné, il s'agit d'un sorcier, fils du soldat Panthera, et donc un bâtard.
Cette histoire en regroupe à nouveau plusieurs:
  • Elle vise à donner une explication alternative, d'ailleurs satirique, de la naissance miraculeuse de Jésus et donc à empêcher des conversions de Juifs au christianisme. 
  • Le Jésus de l'histoire n'est ni fils de Dieu ni fils du soldat Panthera, il est fils de Joseph; mais comme le christianisme se répandait en monde païen, ils voulurent donner du prestige à Jésus face aux fils de Zeus et des autres dieux du paganisme. Ce ne fut pas très malin.
  • L'histoire de Panthera et de Marie la coiffeuse est historiquement une satire qui vise les amours secrets de l'empereur Titus, le destructeur du Temple, et de la reine Bérénice de Judée. Cette satire a simplement été recyclée et adaptée à Jésus. Un enfant de Titus et de Bérénice aurait changé la face du monde, leur fils devenant l'empereur juif de Rome; on suspecte fortement Domitien qui succéda à Titus en 83, d'avoir ordonné l'exécution de Bérénice, et de l'enfant qu'elle aurait eu de Titus si jamais ce fils a bien existé; en effet, un fils de Titus aurait eu la préséance pour lui succéder. Notons encore les deux femmes de l'Apocalypse qui montrent bien l'ambivalence avec laquelle était considérée la reine Bérénice, vierge éternelle et mère du messie, ou femme écarlate compagne du destructeur du Temple.
  • Il y a bien eu un Jésus sorcier. En fait, le Jésus sorcier fut un authentique sorcier mentionné sous le nom d'Atomos dans les œuvres de Flavius Josèphe; c'est lui qui convainquit la princesse Drusilla de Judée d'épouser le procurateur de Judée, Antonius Felix. Ce nom d'Atomos se retrouve aussi dans les Actes des Apôtres (au chapitre XIII); en effet, il est appelé Bar Jesus ou Elymas dans les versions communes du NT, mais dans le Codex Bezæ, un manuscrit du Ve siècle, il est appelé Etoimas, relativement proche d'Atomos; en outre, Flavius Josèphe et les Actes les qualifient de chypriotes. Il ne faut pas chercher le sens de son nom dans Indivisible (atome), mais dans l'araméen te'ômâ (תאומא), qui signifie «jumeau» et qui a donné le prénom Thomas. Comme les Sith de Star Wars, les jumeaux vont par deux; mais leur ressemblance peut donner lieu à des mystifications, comme apparaître à deux endroits en même temps, ou SI L'UN ÉTAIT ASSASSINÉ SE FAIRE PASSER POUR LUI RESSUSCITÉ. L'un des deux fut probablement lynché par la foule en colère et l'autre se fit passer pour lui ressuscité, jusqu'à ce que sa mystification soit découverte. Ce Jésus le Sorcier est très similaire à Simon le Magicien, il s'agit probablement d'agents romains qui étaient payés pour semer la confusion auprès des Juifs afin qu'ils abandonnent la Torah. C'est probablement ce Jésus-là qui est mentionné comme ayant été exécuté puisqu'on lit dans le Talmud:
La veille de Pâques, on a pendu Jésus. Pendant les 40 jours qui précédèrent l’exécution, un héraut allait en criant: «Il sera lapidé parce qu'il a pratiqué la magie et trompé et égaré Israël. Si quiconque a quelque chose à dire en sa faveur qu’il s’avance en son nom.» Mais on ne trouva personne qui témoignât en sa faveur et on le pendit la veille de pâques. On a dit: «Pourquoi avoir tant attendu et cherché à l'acquitter? N'était-il pas écrit de ne lui montrer aucune pitié, aucune compassion, et de ne pas le protéger? Mais pour Jésus c'était différent car il était proche du gouvernement.» Ce gouvernement était évidemment celui du procurateur de Judée Antonius Felix.
Reste une dernière mention à éclaircir, dans le Talmud nous lisons:
Car tu n'auras pas un fils ou un disciple qui gâte son plat publiquement en le relevant trop d'ingrédients étrangers, comme Jésus de Nazareth.
Ce passage décrit en terme clair le véritable Jésus le Nazaréen qui a certainement enseigné un judaïsme orthodoxe, mais qui eut trop de disciples païens, certes convertis mais insuffisamment formés et qui se firent manipuler par des agents romains; et qui abandonnèrent les saines pratiques pour se tourner vers des chimères.

Remarquons que Jésus et Simon le Magicien disaient tous deux:
Croyez en moi et vous serez sauvés.
Si les chrétiens avaient été bien formés, ils auraient écouté la Torah, et auraient rétorqué:
La Torah dit de croire en Dieu seul et de ne pas croire dans les hommes, et d'appliquer ses commandements et de vivre selon la justice. 
Les chrétiens estiment toujours que la résurrection de Jésus est un témoignage, ils devraient plutôt se souvenir de la question que le mauvais riche demandait à Abraham:
Je te prie donc, père Abraham, d'envoyer Lazare dans la maison de mon père; car j'ai cinq frères. C'est pour qu'il leur atteste ces choses, afin qu'ils ne viennent pas aussi dans ce lieu de tourments. 
Abraham lui répondit: 
Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent. 
Et le riche dit encore: 
Non, père Abraham, mais si quelqu'un des morts va vers eux, ils se repentiront. 
Et Abraham conclut en disant: 
S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu'un des morts ressusciterait.
Autrement dit restons prudent dans ces affaires de résurrection et d'hommes prétendument divins.

DERNIER POINT EN GUISE DE CONCLUSION.

Si on relit la première histoire, on constate que les uns et les autres se sont mal compris, aujourd'hui il est temps de commencer le processus de reconstruction, mais il vient bien tardivement. En effet, si un chrétien entre dans une Synagogue aujourd'hui, il ne comprendra pas ce qu'il a en commun avec les Juifs, et si un Juif vient dans une Église, il ne comprendra pas plus ce qu'il a en commun avec les chrétiens.
Ces deux réactions ne sont pas un hasard.

En fait, les Constitutions Apostoliques ont conservé la liturgie qui fut en usage jusque 200 dans les Églises chrétiennes, or il est admis aujourd'hui que cette liturgie est en réalité celle de la Synagogue d'Alexandrie. Un Juif qui serait entré dans une Église il y a 1850 ans se serait senti chez lui, et un chrétiens qui serait entré dans une Synagogue se serait aussi senti chez lui.
Ce n'est qu'au IVe siècle que les évêques ont imposé un autre calcul de la Pâque que celui en usage dans la Synagogue, afin que Juifs et chrétiens ne puissent plus la célébrer ensemble.
Au début du Ve siècle, les évêques vouaient encore aux enfers, les chrétiens qui jeûnaient le jour de Yom Kippour avec les Juifs.
Quant à l'obligation de prier tête découverte que l'on retrouve dans l'Épître aux Corinthiens, ce n'est qu'une manière indirecte pour interdire le port des tefilin que portaient probablement les premiers chrétiens qui ne se distinguaient des Juifs de naissance que par les origines non-juives et la conversion, mais aussi par l'appartenance à d'autres traditions juives que la tradition rabbinique, c'est-à-dire le judaïsme assidéen et le judaïsme alexandrin.
...



Jésus a-t-il été un sioniste révolutionnaire?

Mais non il annonçait le royaume des cieux... et il disait que son royaume n'était pas de ce monde. De plus la Judée est une province romaine, autrement dit reconstituer le royaume de Judée implique une activité révolutionnaire anti-romaine, et sa révolution consistait à tendre l'autre joue, et d'autres choses semblables. Et de tels propos nous montrent avec certitude que Jésus fut pacifiste et qu'il ne nourrissait pas de sentiments anti-romains. 

Certes, ceci est la version officielle, et pour la contredire, il faudrait trouver un élément dans cette même version officielle qui montrerait que les évangiles ont été réécrits en vue de faire passer Jésus pour un pacifiste

De tels éléments sont évidemment rares car les censeurs évangéliques ont bien fait leur travail; néanmoins,  certains passages jettent le trouble. Dans un autre article nous avons montré que certains passages des évangiles font allusion à un Jésus descendant d'Aaron et pas de David; et que les noms de la généalogie de Luc suggèrent une origine hasmonéenne, donc royale et sacerdotale, de Jésus. La généalogie de Jésus chez Luc est la suivante: Jésus est fils de Joseph d'Ele de Matthan de Lévi de Melki de Yannay. Autrement dit Jésus est fils de Joseph Ele[m] (le Fort ou le Silencieux) qui fut grand-prêtre et qui dut fuir la colère d'Hérode pour s'être opposé à lui, et qui s'est réfugié à Sephoris quelques années (à 15km de Nazareth), lui-même fils de Mathathias qui fut grand-prêtre entre –6 et –4; lui-même fils de Lévi (impossible à identifier), lui-même fils du roi (melki=malak) Jannée (Alexandre Yannay)...  L'existence de descendants du roi David en ligne directe est incertaine à cette époque, et la famille prestigieuse entre toutes, ce sont les hasmonéens, une famille sacerdotale qui a dirigé et gagné la révolte contre les séleucides (de –167 à –152) avec Judas Macchabée. 

En Matthieu 11, 12, nous lisons:
Depuis le temps de Jean Baptiste jusqu’à présent, le royaume des cieux est forcé, et ce sont les violents qui s’en s’emparent. 
Et en Luc 16, 16, nous lisons:
La loi et les prophètes ont subsisté jusqu’à Jean; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun use de violence pour y entrer.
Remarquons en premier que Matthieu a royaume des cieux et que Luc a royaume de Dieu. Dans l'Évangile de Thomas, il y a 3 fois royaume des cieux, 4 fois royaume du Père et 17 fois royaume tout seul. Au lieu de supposer que Matthieu aurait raison contre Luc ou que Luc aurait raison contre Matthieu, il serait infiniment plus simple de supposer que les deux ont tort, et que les originaux avaient «royaume». L'utilisation du mot royaume devait manquer de pacifisme, les évangélistes auront donc atténué le mot l'un en ajoutant des cieux et l'autre en ajoutant de Dieu; il s'agissait de montrer que Jésus était pacifique.

Ces deux versets comportent une autre anomalie qui n'a jamais été relevée! Notons d'abord que Matthieu a Jean le Baptiste, mais que Luc a simplement Jean sans d'autres précisions. 
Or, au moment où Jésus dit cette parole, Jean le Baptiste n'a été exécuté que depuis quelques semaines, COMMENT IMAGINER QU'EN QUELQUES SEMAINES LA SITUATION AURAIT ÉVOLUÉ ET QUE JUSQU'À JEAN LES PROPHÈTES ONT SUBSISTÉ ET QU'ENSUITE LE ROYAUME DES CIEUX AURAIT ÉTÉ FORCÉ PAR QUI ET PAR QUOI?
Cette interprétation montre que le Jean en question n'est certainement pas Jean le Baptiste, un seul autre Jean pourrait correspondre, c'est Jean Hyrcan. Jean Hyrcan fut grand-prêtre et prince du peuple d'Israël de –134 à –104. Son fils Judah Aristobule prendra le titre de roi et mourra rapidement et c'est un autre fils de Jean Hyrcan qui lui succèdera, c'est le roi et grand-prêtre Alexandre Jannée (de –103 à –76). On sait par Flavius Josèphe que Jean Hyrcan était un prophète et qu'il fut le seul depuis Moïse à unifier prophétie, royauté et grande-prêtrise. Il serait néanmoins infiniment plus simple de supposer que Jean est une erreur pour Yannay. Quand Jannée lui succède, il devra rapidement affronter une révolte, sévèrement réprimée; à sa mort, en –76, c'est sa veuve Salomé Alexandra qui devient reine, et ensuite, c'est son fils Hyrcan II qui lui succède, rapidement remplacé par son autre fils Aristobule II, ensuite viennent les Romains, et la Judée devient romaine en –63, 13 ans après la mort de Yannay.

Si on accepte notre hypothèse que Jésus appartenait au courant hassidéen, la phrase devient très simple (nous combinons Matthieu et Luc): 
La Loi et les prophètes ont subsisté jusqu'à Alexandre Jannée; après sa mort et jusqu'à présent, le royaume (de Judée) a été forcé et ce sont les violents (les Romains) qui s'en sont emparés, mais sa restauration est proche (annoncée).
Comme on le voit, le royaume de Jésus est bien de ce monde, et ce royaume c'est la Judée, dont il est un héritier parfaitement légitime: Jésus est donc bien sioniste et révolutionnaire.

Comment en est-on arrivé d'un Jésus révolutionnaire à un Jésus pacifiste? Ce n'est pas très compliqué, les chrétiens appartiennent à cette aile révolutionnaire et ils ont lutté aux côtés des Juifs pendant la Première Guerre judéo-romaine (66–70) et pendant la Révolte des Communautés (115–118); mais ils vont se lasser et développeront une explication alternative: le royaume messianique est spirituel, et donc ils refuseront de soutenir Shiméon bar Kokheba dans une nouvelle guerre contre Rome. Ils finiront par tenter un compromis avec Hadrien en pacifiant leurs textes: c'est cette version édulcorée qui deviendra les évangiles. 

Il est donc très probable que Jésus fut exécuté non pour s'être prétendu «Fils de Dieu», mais bien pour ses activités visant à rétablir un royaume de Judée indépendant du pouvoir romain. Les évangiles mentionnent sommairement que Jésus aurait chassé les marchands du Temple, or cet épisode a bien une base réelle, puisque Qaïphe a bien ordonné que le marché des viandes traditionnellement sur le Mont des Oliviers, en face du Temple, soit transféré dans l'enceinte même du Temple. Il n'est pas possible qu'un homme seul ait fait une telle action et en un seul jour, par contre un Jésus descendant de grands-prêtres et héritier même par les femmes, du sang hasmonéen, avait de grandes chances d'être soutenu par le bas-clergé souvent très pauvre, très conservateur et hostile aux Romains (c'est eux qui commenceront la révolte contre Rome en 66). 
On nous dira que le sanhédrin a obligé Qaïphe a reculé; or, Qaïphe était soutenu par le pouvoir Romain, et dans la mesure où c'est Jésus qui fut exécuté et non les membres du sanhédrin, c'est plus probablement lui qui a mené cette action révolutionnaire.

Il est probable que Qaïphe devant la révolte des qohens devra renoncer à sa mainmise sur le marché des viandes, mais qu'il obtiendra des Romains l'exécution de Jésus au motif de son activité insurrectionnelle au Temple et de ses origines hasmonéennes qui le rendaient extrêmement redoutable.

La grande différence entre pharisiens et hassidéens (sadducéens) se situent sur de nombreux plans, mais là ou l'opposition était frontale c'était sur les conversions, alors que Jean Hyrcan convertissait à tour de bras, les pharisiens étaient plus frileux sur cette question des conversions. Il est probable que Jésus fut lui aussi quelqu'un qui convertissait de nombreux non-juifs, raison pour laquelle ces derniers deviendront majoritaires dans son mouvement et lui donneront une autre perspective: le christianisme pacifiste et soumis à Rome.

Non le Jésus historique n'était ni pacifiste ni palestinien; c'était un Juif révolutionnaire qui luttait pour l'indépendance de sa patrie, il s'apparente pleinement à ce qu'aujourd'hui on appelle «sionisme».

— Stephan HOEBEECK


samedi 2 avril 2016

Pourquoi Philon d'Alexandrie a-t-il inventé le concept de Logos de Dieu?

Philon d'Alexandrie est un philosophe juif qui fut le chef des communautés juives dans l'Empire romain. Il est né vers –20 et est mort vers 50. 
Il est l'auteur d'une œuvre abondante et en partie conservée. La majeure partie de ce qui subsiste traite principalement des mystères de la Torah auxquels il donne une explication philosophique, les autres parties se réfèrent soit à la défense des Juifs attaqués parce qu'ils refusent d'adorer les empereurs comme s'ils étaient des dieux, il écrira aussi plusieurs défenses des mystiques juifs que l'on appelle les Esséniens. 

Le judaïsme est attaqué pour une multitudes de raisons, mais la principale est leur refus de participer au culte des empereurs dieux, ils en seront exemptés, mais c'était mal vu dans la population romaine. Ils sont encore condamnés pour se reposer le samedi, refuser de manger certaines viandes, et les Romains se moquent de la circoncision. Mais, il y a ce qui est dit, et puis tout ce qui n'est pas dit. Ce que les Romains ne supportent absolument pas avec le judaïsme, ce sont les innombrables conversions qu'ils pratiquent, ainsi on estime qu'entre -50 et 50, entre 5 et 10% des habitants de l'Empires vont se convertir au judaïsme à des degrés divers. Sans qu'on puisse être certain de ces chiffres, on pense que 2 millions des habitants de l'Empire se sont convertis avec acceptation de la circoncision; et que 2 à 4 millions fréquentent les synagogues mais ne se font pas circoncire. Les païens commencent à redouter que le Temple de Jupiter Capitolin ne devienne bientôt le deuxième Temple de Adonay. 

En fait, le paganisme sous l'influence des philosophes a évolué, il est devenu monothéiste. On aurait pu croire que cette compréhension allait abolir le culte des idoles? Que nenni, les philosophes n'ayant pas envie d'être exécutés pour athéisme, fabriquèrent la doctrine des logoï. Le mot logos signifie «discours, paroles», mais aussi, quoique plus rarement, «semence». Ils identifièrent donc les dieux du paganisme aux semences de Dieu qui sont chargés de gérer en son nom les forces naturelles: ainsi Zeus reste le dieu de la foudre, et on peut lui rendre un culte, puisque le dieu-un est absent du monde. Les dieux sont comme ses fils qui organisent le monde à sa place, le Dieu-un est le père absent, le dieu inconnu, le dieu sans nom. Pour ces philosophes, dieu est séparé du monde, il est transcendant et donc absent de ce monde; car ils refusent totalement de tomber dans l'idée du panthéisme ou immanentisme qui confond Dieu avec les choses existantes. Ils admettront par contre que son pneuma pénètre toutes choses. C'est ce pneuma ou «souffle» qui a fait croire que Dieu est dans toutes choses; alors qu'il en est totalement absent. Ce pneuma sera aussi appelé «éther» ou «sympathie universelle» car par lui toutes choses sont reliées entre elles et à Dieu. 
Cette affirmation d'un dieu-un souverain ne remettait pas en question le polythéisme, parce que si dieu est un, comment comprendre l'amour qui unit deux choses, son unité ne le permettrait pas. C'est évidemment par ce biais-là que les philosophes conserveront le culte des dieux, ceux-ci ne sont plus que les personnifications des forces naturelles, les régents du monde. 
Ces philosophes en virent à accuser le Dieu de la Bible de ne pas être le vrai dieu. En effet, le dieu-un doit être immobile, or le Dieu de la Bible se déplace; le dieu-un doit être impassible, or le Dieu de la Bible se met en colère; le dieu-un ne fait rien, ce sont ses fils qui agissent pour lui, or le Dieu de la Bible dirige toutes choses. Ces philosophes en conclurent donc que le Dieu de la Bible n'était pas le dieu-un, mais une sorte de Baal ou de Zeus, jaloux de ses frères les autres dieux.

C'est Philon qui réagira par une explication philosophique: il démontrera contre les philosophes grecs que dans la Bible il y a deux dieux. Il y a le dieu-un qui est impassible, immobile, et absent des affaires du monde, et il y a le Logos qui se déplace pour le dieu-un, qui se met en colère pour Dieu et qui s'occupe à sa place des affaires du monde. Pour Philon le Logos est l'activité de Dieu; il donnera aussi de nombreux noms au Logos, il l'appellera «archange», «fils de Dieu», et même une fois «Deutéro-Dieu ou Deuxième-Dieu». Il maltraitera tant qu'il le pourra le culte des dieux du paganisme et démontrera que toutes les forces naturelles peuvent être dirigées par un seul logos, sans qu'il y ait besoin de postuler plusieurs logoï. C'est ce qu'on appelle le «bithéisme»; outre Philon dans le judaïsme, un autre philosophes juifs affirmera la nécessité du bithéisme pour comprendre la Bible, c'est le philosophe Moïse Maïmonide au Moyen-Âge. Comprendre un dieu absolu comme étant  impersonnel est plus facile que de comprendre un dieu absolu comme étant personnel. 

Cette explication peut paraître tirée par les cheveux, mais elle aura une énorme influence: d'abord, elle permettra aux communautés juives de faire face aux attaques du paganisme qui visaient à les déjudaïser, et ensuite elle amènera d'innombrables païens dans la voie du monothéisme. 

Certains diront que Logos dans la traduction grecque de la Bible, traduit le mot hébreu pour «parole» et cela est exact; mais la conceptualisation du Logos chez Philon ne dépend pas de la Bible mais de la philosophie. Pour Philon, quand la Bible dit que «Dieu dit», ce n'est pas ce qu'Il dit qui est le logos, mais le Dieu qui dit qui est le logos.

Cette théorie du logos implique de se demander dans quelle mesure Philon y a cru lui-même et, personnellement, nous croyons qu'il n'y a pas cru. Pour Philon, l'explication philosophique n'avait d'autre but que de démontrer la Bible face aux païens, autrement dit, le logos n'est qu'un mode d'explication en deux temps, pour ceux qui ne parviennent pas à comprendre que dieu n'est pas impersonnel.

Notons enfin que cette idée du dieu impersonnel rejoint le discours du bouddhisme sur le dharmakaya et dont le théisme en est en quelque sorte sa forme actuelle: Dieu existe mais nous ne le rencontrerons jamais; il a son monde et nous le nôtre.

Le Logos de l'Évangile de Jean n'est évidemment pas la parole de Dieu au sens biblique, mais bien le logos philosophique de Philon d'Alexandrie, c'est-à-dire la semence unique de Dieu.

Le christianisme a tiré les principes philosophiques de Philon bien au-delà de ce qu'il fallait et ce qui n'était qu'une explication donnée aux païens devint un dogme qui se compliqua à l'excès. En effet, quand Jésus dit que son Père lui a confié tous les pouvoirs, etc. ce n'est qu'une redite de Philon, c'est en réalité un débat entre le judaïsme fidèle au dieu-un et le judaïsme bithéiste des Grecs, et Jésus affirme simplement que les thèses de Philon d'Alexandrie sont les bonnes, Justin Martyr dira de ses contradicteurs juifs qu'ils sont «monarchianistes», parce qu'ils ramènent tout à un principe unique. 

Encore une fois, Jésus est un symbole philosophique; en effet, pour Philon le Logos représente l'activité bienfaisante de Dieu, et il montre que pour réaliser cette activité, il peut prendre d'innombrables formes. Les chrétiens limiteront les innombrables formes que peut prendre le logos a une seule forme, celle de Jésus: le christianisme est né.